Dada, Oui-da !

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Dada est mort, Dada est vivant, Dada a cent ans.

Dada partout, police nulle part.

Dada revient, ils sont encore plus fous.

A la télévision (Arte, le 14 février), à la radio (France Musique, le 14 février), à Strasbourg (exposition « Tzara, l’homme approximatif »), à Zurich (« Dada Universal », « Dadaglobe Reconstructed »), à Rochechouart (« Raoul Hausmann, Dadasophe – de Berlin à Limoges »), à Paris (au Centre culturel suisse), à New York (Francis Picabia bientôt au MoMA), sur le web (projet Dada-Data), vous n’échapperez pas, et c’est tant mieux, à la Dadafolie.

Courant artistique né à Zurich il y a cent ans (ouverture du Cabaret Voltaire le 5 février 1916), Dada est une bombe atomique jetée dans les salons de l’asphyxiante culture.

La guerre ravage l’Europe – soixante millions d’obus à Verdun – nous ferons la guerre à la guerre en décimant, ô massacreurs, vos prétendues valeurs (les majuscules, vous savez), à coups de poèmes crachés, collages indécents, ballets inouïs, costumes extraterrestres, photographies irrévérentes, peintures provocantes. Du blasphème, des trous dans le néant, une logique de terreur contre la terreur, insoutenablement légère, et grossière, et subtile.

Dada est international, Dada est une armée, Dada est collectif, viral, anarchiste, burlesque, insaisissable, juif, allemand, japonais, hors de prix, incontrôlable, et cri.

Dada est Tzara, Duchamp, Breton (au début), Ernst, Schwitters, Höch, Grosz, Dix, tant d’autres.

Dans le maelström actuel des références et des gloses savantes (on peut se décaler en retrouvant le catalogue de l’exposition montée par Laurent Le Bon au Centre Pompidou en  2005, ou les analyses controversées de Georges Hugnet), il est nécessaire de revenir aux fondamentaux, soient les livres du regretté Marc Dachy (un crabe l’emporte en octobre dernier), notamment l’indispensable Dada et les dadaïsmes. Rapport sur l’anéantissement de l’ancienne beauté (« Folio Essais », 2011).

Esprit d’une curiosité inlassable, homme de passions fortes et joueuses, érudit stupéfiant, Marc Dachy, créateur de la revue Lunapark (fondation à Bruxelles en 1975, arrêt en 1985, renaissance en 2003 grâce au soutien de Sandrick Le Maguer), tomba dans Dada dès la découverte, à dix-huit ans, en Belgique, des textes de Clément Pansaers, consacrant sa vie à rassembler les pièces manquantes d’un mouvement artistique aussi fascinant que véritablement subversif.

Une bibliographie ample témoigne de ses précieux travaux, par exemple Journal du mouvement Dada  (Skira, 1989), Tristan Tzara, dompteur des acrobates (L’Echoppe, 1992), Dada au Japon (PUF, 2002), Archives Dada/Chroniques (Hazan, 2005).

Dernier-né de ses recherches, Il y a des journalistes partout. De quelques coupure de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton (Gallimard, 2015) commence ainsi (lettre de Tristan Tzara à Francis Picabia datée de 1917) : « Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes. »

A partir d’un montage/collage d’archives, Marc Dachy  utilise des coupures de presse (« 8590 articles parus sur le dadaïsme à la date du 15 octobre 1919 »)  pour les retourner en quelque sorte contre elles-mêmes, et des témoignages retrouvés dans le champ littéraire, afin de tracer en creux (première partie, la deuxième sera construite autour de la figure d’André Breton) le portrait d’un homme ayant su utiliser la presse en l’inondant de communiqués rédigés par ses propres soins, ou ceux de ses acolytes.

Marc Dachy rappelle opportunément que l’auteur du Cœur à gaz, homme bien plus secret qu’on ne l’imagine parfois, était juif, et qu’il dut se cacher à Souillac dans le Lot durant la Seconde Guerre mondiale. Antistalinien, sa parole lors de l’envahissement de Budapest par les chars soviétiques ne fut pas écoutée. On croit connaître Tzara, et l’on s’aperçoit que l’on ne sait presque « rien de la dernière moitié de sa vie ».

Aragon se souvient (page 37) : « C’est dans la Sarre que je reçus un peu plus tard les Ving-cinq poèmes de Tzara dont je fus, je dois le dire, émerveillé  et comme soûlé pour le restant de ma vie. Entre mars et juillet 1919, à Sarrebruck, à Neunkirchen, à Boppard-am-Rhein, je me suis disputé avec tout le monde après avoir lu Tzara aux uns et aux autres, on aurait dit Victor Hugo. »

Mort le 24 décembre 1963, qui aura alors pris la mesure d’un homme tombé dans un relatif oubli ?

Pourtant, sans Tzara, pas d’Allen Ginsberg, le sait-on ?

Sait-on sa générosité, son rire, « son absence de désir de pouvoir » ?

Sait-on ce que cache l’apparente modestie de la fin de sa vie ?

Sait-on par cœur quelques-uns de ses textes ?

La grande biographie de Tzara reste à écrire. Marc Dachy, parti vraiment trop tôt, était de taille à l’inventer.

Dada est une façon de vivre.

« Allons toujours plus loin en arrière / à Zurich dans les brumes de l’adolescence / je me vois éclore dans la lumière d’œuf / ô mes jeunes années / la guerre faisait rage la route tournait en rond / je tournais sauvage disque sans chanson / autour de moi la vie tournait battant de l’aile » (A haute flamme, 1955)

Marc Dachy, Il y a des journalistes partout. De quelques coupures de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton, Gallimard, collection L’Infini, 2015, 188p

Retrouvez-moi aussi sur le site de  la revue indépendante Le Poulailler

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