Das ist klar ?

Claro est un lecteur compulsif, voire orgiaque.

Des lectures de Claro naissent des mondes monstres, un entrechoquement de planètes disparates qui fait le timbre de son style.

Huitième volume des éditions de l’Ogre, Comment rester immobile quand on est en feu, sept parties, des chapitres courts, le plus souvent versifiés, emprunte son titre au roman de Vanessa Veselka, Zazen, publié dans la collection Lot 49 au Cherche Midi éditeur.

D’un anti-lyrisme à dimension gnostique – le monde est sous l’emprise d’un maléfice, il s’agit de le défaire en lui brûlant la langue – Comment rester immobile quand on est en feu est un livre sous tension, dialogue entre deux voix, appelons-les la Concrète et l’Abstraite, mais attention, sans que l’on puisse déterminer quelquefois si l’un est l’autre ou l’autre l’un.

Soit la page 49 : « tu veux / non pas chanter le monde l’hymne le pied tordu / mais le déchanter l’exclure de son ouvrage / allons personne jamais n’a cru aux redingotes / aux cercueils de verre à l’imminence du parfum / donc : le déchanter / l’abîmer le réduire en fractures »

Comprenons ici que Claro construit ses vers-versets comme des lyrics kamikaze, et que son flow verbal prolonge Claudel – on n’hérite vraiment que dans la réinvention du legs – cité en exergue : « Que parles-tu de fondation ? la pierre seule n’est pas une fondation, la flamme aussi est une fondation » (Cinq Grandes Odes)

Avec son anti-chant de flammes, Claro, dont la Béatrice est la destruction, fait tomber Caruso dans la sciure : que signifierait donc l’authenticité en langue quand « l’imposture coûte cher à qui la néglige » ?

Editeur et poète, c’est-à-dire traducteur (de William T. Vollmann notamment), l’animateur du blog littéraire Le Clavier cannibale est aussi l’auteur d’une quinzaine de fictions, dont Crash-test, dernière en date aux éditions Actes Sud, roman ballardien naviguant entre Eros et Thanatos, autoérotisme adolescent (adjuvant des bandes dessinées pour adultes), jeux de strip-teaseuse aux identités multiples, et vie de mannequins cagoulés de peaux de chamois testés dans des crashs automobiles par un opérateur de service y prenant goût.

L’incipit est un morceau de bravoure, un premier crash-test de phrases incandescentes : « AU COMMENCEMENT ETAIT L’ACCIDENT. Il le sait, l’a toujours su, et ce depuis sa naissance dans les entrailles d’une clinique d’abattage où à toute heure du jour et de la nuit, sous des traînées de néons, les ventres béaient et se contractaient au rythme du sang pulsé, les matrices saturant l’air d’ondes et de cris qu’aussitôt recrachés les avortons aspiraient goulûment, leurs yeux d’agoutis brûlés par l’incandescence des lampes, avant d’être secoués, rincés, palpés, intubés pour certains, cajolés pour d’autres, carambolés de salle en salle dans l’urgence de leur salvation ou bien chrysalidés dans le linge empestant le dakin, la scène se répétant inexorablement tandis qu’au-dehors, là où vivre était devenu coutume et châtiment, hurlaient les sirènes, celles des ambulances piaffant au seuil des urgences, et celles de la ville célébrant une fois par mois la possibilité du chaos. »

Jusqu’où ira le corps, qu’il se dénude, se réjouisse ou soit violenté ?

Quelle est la capacité de « résistance des habitacles », leur capacité de compression ?

Quelle est le degré de résistance des matériaux ?

On lit, la douceur est alors inattendue (ira-t-elle jusqu’aux soupirs ?) : « elle se laisse masser les pieds par cet homme qu’elle a invité chez elle, cet homme qui n’en finit pas de se taire, à croire qu’il sait le secret du respect. »

La langue elle-même, proche de la poésie sonore, jouée, collée, cassée, et très travaillée typographiquement (jusqu’à l’afféterie ?), se donne en spectacle. Claro se souvient de Deep Throat, où Linda Lovelace, première pornstar écrivain, ne pouvait jouir que par la gorge.

Le verbe est chair, l’accident et le sexe dans leur dimension ontologique mènent au vertige, les états de corps sont des états de langue.

Page 18 de Crash-test revient une obsession, vous la connaissez : « Comment rester immobile quand on est en feu ? »

Il s’agirait d’être enfin présent.

Claro, Comment rester immobile quand on est en feu, Editions de l’Ogre, 2016, 128p

Crédit photo : Arthur Pumarelli

9782330053345

Claro, Crash-test, Actes Sud, 2015, 230p

Lire les premières pages de ce livre

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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