Le bourdon du galop

Attention, préparez-vous, ça va être long, c’est délicieux :

« Tout était noir. On ne pouvait voir la tête de la colonne. On ne pouvait rien voir du tout (sauf quelquefois – mais pas voir, seulement distinguer ; et même pas distinguer : deviner – la croupe du cheval devant soi) : seulement entendre le monotone, l’infini et multiple piétinement, le multiple martèlement des centaines de sabots sur l’asphalte de la route. Comme un grignotement, menu, sans fin ni commencement, statique, comme le bruit que produiraient des milliers d’insectes (les chevaux, les vieux chevaux de l’armée, l’antique rosse à massacres qui va le long des longues routes de la guerre, branlant sa lourde tête cuirassée de plaques métalliques, n’a-t-elle, n’ont-ils pas quelque chose de cette raideur de crustacés, cet air vaguement ridicule, vaguement effrayant de sauterelles, avec leurs pattes raides, leurs os saillants, leurs flancs annelés comme des corselets) grignotant le temps, l’espace : quelque chose (ce bruit, ce piétinement) du même ordre que la pluie patiente qui tombait sans arrêt, ruisselant sur les dos, les cuirs, plus fort que le sommeil qui tassait les hommes sur leurs selles, les têtes dodelinant sur les poitrines, engourdis dans une douloureuse torpeur dont ils ressurgissaient, sursautant, jurant au trébuchement du cheval – car les chevaux partagent avec les soldats cette faculté de pouvoir eux aussi s’assoupir en mouvement, dormir tout en continuant de marcher, exténués, continuant cependant à mouvoir mécaniquement à travers le sommeil leurs membres fourbus -, ahuris (les hommes), retrouvant, clair, immense, lancinant, le bruit, ce grésillement qu’en réalité ils n’avaient pas cessé d’entendre, de percevoir eux aussi à travers leur sommeil comme un fond sonore, insistant : l’inquiétante, l’éternelle et barbare rumeur des armées en marche. »

Puissance du souffle et de la vision, confusion des règnes, impression de cosmos, majesté de la période – progressant par parenthèses, incises, volutes, accumulations, dérivations, reprises – bourdon du galop, voix hypnotique comme surgie d’une nuit primitive, lexique fouetté, nul doute, nous sommes en présence d’un écrivain pour qui la littérature, ce labyrinthe, relève de la survie, et du réveil.

Publié par Maurice Nadeau dans la revue Les Lettres nouvelles, en février et mars 1958, jamais repris depuis, Le Cheval, de Claude Simon (prix Nobel de littérature 1985), paraît aujourd’hui, grâce à l’initiative des excellentes éditions du Chemin de fer (Bourgogne), en un seul volume. Ce pourrait être une longue nouvelle, mais mieux que ça, c’est une planète qui nous percute.

Matrice ou laboratoire de l’œuvre à venir, notamment La route des Flandres, Le Cheval, récit de l’arrivée d’une troupe piteuse dans une bourgade du Nord de la France au moment de la débâcle de 1940 – matière de Flandres constamment travaillée, labourée, brassée – donne immédiatement l’impression de prolonger Céline, comme si la Première Guerre mondiale s’invitait dans la Seconde – des chevaux contre des Panzers – comme si Voyage au bout de la nuit ne cessait de s’écrire à travers une prose fuguée, à la façon de Bach composant ses Concertos Brandebourgeois, tissant, déployant des thèmes à la fois obsédants et légers d’être si bien traités, phrases musicales lancées dans l’espace telles des spirales, ou des typhons.

Des voix s’emmêlent, la guerre ordonne/façonne l’univers (axe terre-ciel), et l’ensemble des rapports sociaux, le chaos est permanent, grand tohu-bohu des vivants, des mots et des choses, d’où surgira, organe pulsant le sang à la vitesse de la lumière, merci Giono, un lyrisme – célébration de la parole en tant que parole et du verbe créateur – omniprésent, rédempteur, et jubilatoire.

Nous sommes en 1940, mais le temps n’existe pas : « Ni demain, ni hier, ni les hommes qui ne font que naître et mourir, passer : seulement les passions, les éternelles, atridesques et sauvages passions qui errent sans fin à la surface du monde, se servent de nous exactement et seulement à la façon dont ces acteurs grecs se servaient de masques pour amplifier leurs voix : des masques creux, de grimaçants et interchangeables instruments à l’usage de lubriques et furieux souffles errants jusqu’à la fin des temps : voilà ce que nous étions, et rien d’autre. »

Passe une forme surgie du néant, femme laiteuse, Eve luxurieuse, dont les seins intouchables, brûlants, transmettent la fièvre aux somnambules.

Avez-vous remarqué comme il nous est devenu, chers modernes et postmodernes, impossible de jouir en criant, à l’antique, sans pudeur, à la manière de qui sait se débarrasser du mort en lui ?

L’humaine condition est d’un burlesque sans pareil : « Puis la femme se tint là sans que nous l’ayons entendue venir, s’essuyant les mains à son tablier : une longue figure maigre, sans âge, sans autre expression que celle d’une passive lassitude, sans attente, sans question, exprimant une disponibilité non pas tant vénale que fonctionnelle, à la façon des animaux, des arbres donnant fruit ou ombre, une de ces choses ni généreuses, ni avares, mais qui aurait reçu, en souvenir sans doute d’une existence antérieure, le don de parole. »

L’œil du cheval mort, effondré sur la paille, est peut-être celui d’un voyant, ou d’un Messager, écoutant la bêtise de la troupe avec une profonde indifférence.

Les catégories de haut/bas, sublime/grossier disparaissent. Ne subsiste qu’une danse, un rire majeur, porté par un style construisant une épopée des vices et des vertus, visions de carnavals médiévaux, mise en scène d’animaux humains pitoyables, assassins, et touchants.

Si vous ne connaissez pas encore Claude Simon – son œuvre intimide parfois – précipitez-vous sur ce précieux petit volume, vous aurez l’assurance d’être aussitôt sauvés.

Claude Simon, Le cheval, postface de Mireille Calle-Gruber, Les Editions du Chemin de fer, 2015, 98p

Lire les premières pages de ce livre

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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