La poésie sauvera le monde

A Alain Jouffroy, bien vivant

Directeur artistique du Printemps des poètes, Jean-Pierre Siméon est un homme convaincu de la nécessité de la poésie en temps de catastrophe.

Si le titre de son essai/pamphlet semble bien immodeste par sa tonitruance, c’est qu’il convient aujourd’hui de soulever des montagnes de bêtises et de préjugés concernant la place de la poésie dans la société, le plus souvent ringardisée, afin de faire entendre ce qu’elle convoque de liberté et d’insoumission dans la célébration d’une parole, fût-elle douloureuse, prononcée/écrite par qui cherche dans le tremblement du sens la sauvegarde d’une conscience ouverte au doute comme à l’affirmation de ce qui peut apparaître comme des points d’intransigeance.

Contre l’esprit de sérieux, les falsifications identitaires, les clôtures sémantiques de toutes sortes, les éléments de langage des chargés de communication, la poésie est accueil joueur de l’altérité, trou d’air, silence rythmé, étonnement, étrangeté, plurivocité, interrogation féconde, immémorial, contretemps, (in)surrection.

Axiome : « Plus une société est antipoétique, plus la société devient l’argument théorique majeur de sa contestation. »

Bannir le poète de la cité, ou le ridiculiser sous les clichés – non que certains ne se prêtent eux-mêmes à la caricature – relève toujours d’un projet politique de renforcement du contrôle des corps et de la pensée : piège d’une saturation de l’espace commun par l’omniprésence totalitaire d’un narratif (le storytelling) sans contre-pouvoir, d’images de fascination n’offrant pourtant aucune catharsis.

Nul besoin d’infrastructure ou de dispositif particulier, la simplicité d’inscription du poème dans les lieux publics – un corps, une voix s’élèvent ; on écrit sur un mur, un sol, un tee-shirt, une banderole – est un scandale pour tous les racontars (expression de Cocteau) : « Définir la poésie comme un acte de conscience (je dis un acte et non un fait), un acte de conscience aigu (elle est « un extraordinaire accélérateur de la conscience », dit Roberto Juarroz), c’est ici encore la désigner comme une force d’objection dans une société tout entière soumise à la logique du divertissement. Le divertissement dont je parle n’est certes pas réductible à ces occupations du loisir que le terme nomme communément. Je parle du principe foncier et généralisé qui organise le détournement des regards. »

« Retour au réel », murmure en hurlant le poème, c’est-à-dire à l’événement, au jaillissement, à l’imprévu, aux fissures, à l’attention, aux battements d’une vie qui déborde le simplisme des représentations que diffuse la domination.

Contre la langue d’ordre et de soumission, retour aux réalités rugueuses, merveilleuses, inaperçues, et aux mains à étreindre.

Bienheureux somnambules, vous souhaitiez oublier votre condition de mortel ? « Tout poème a pour arrière-pays la mort. Le poème est ce rebranchement immédiat de la conscience à vif sur l’intensité de la vie dans le mort. »

Soyez-en persuadés, tout lecteur attentif de poésie se transformera lui-même en poète : « Le poème exige l’abolition du poète qui l’a écrit et la naissance du poète qui le lit. » (Octavio Paz)

Passeront ici (liste non exhaustive) les silhouettes de quelques surprésents – Arthur Rimbaud, Henri Michaux, Gennadi Aïgui (poète tchouvache), Guillaume Apollinaire, René Char, Basho, André du Bouchet, Aimé Césaire, Saint-John Perse,  Jean-Claude Pirotte, Roland Barthes, André Chénier, Walt Whitman, Charles Baudelaire, Yannis Ritsos, Julien Gracq, Kenneth White, Gilles Deleuze, Andrée Chedid, Yves Bonnefoy, Paul Eluard, Louis Aragon, Mahmoud Darwich, Philippe Jaccottet ou Homère – comme autant de libérateurs.

Laissons – avec jean-Pierre Siméon – le dernier mot à Shelley (Défense de la poésie, 1821) : « La culture de la poésie n’est jamais plus désirable qu’aux époques pendant lesquelles, par suite d’un excès d’égoïsme et de calcul, l’accumulation des matériaux de la vie extérieure dépasse le pouvoir que nous avons de les assimiler aux lois intérieures de la nature humaine. »

La poésie sauvera le monde - 1e couv NED avec bande

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur, 2016, 106p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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