Mais continuer à regarder, écrire, écouter

Il y a encore quelques années, dans un autre siècle, être à la fois journaliste et écrivain ne paraissait pas inconvenant, c’est-à-dire contraire aux intérêts du bon peuple des lecteurs.

Ecrivant ses articles, pour Le Monde – sous la direction de sa muse, Yvonne Baby, directrice-initiatrice des plus belles pages « Culture » que ce journal ait jamais connues – ou pour L’Autre Journal en 1985 et 1986, Hervé Guibert ne distinguait pas entre les deux appellations, mettant ses talents d’homme de lettres (élégance de la phrase, ton direct, amical, point de vue d’esthète, douceur du regard toujours bien informé) au service d’une presse considérant moins ses acheteurs comme des cibles, que comme des membres plus ou moins éloignés de la famille.

Exemple : « Les adolescents géniaux sont ce qu’il y a de plus pur. La légèreté, l’excès, le goût des épreuves et le pouvoir sur les autres. Le rayonnement. »

Après un premier volume intitulé Articles intrépides paru en 2008 (les années Le Monde, de 1977 à 1985), les éditions Gallimard ont la bonne idée de publier dans l’élégante collection L’Arbalète la suite des aventures d’Hervé Guibert dans le journal très libre, donc enthousiasmant, de Michel Butel : des portraits, des entretiens (les questions sont effacées, afin que ne subsiste que le flux des paroles de l’interviewé devenu confident), des photographies commentées, qui sont généralement les siennes – ami de Bernard Faucon et de Cartier-Bresson, il fut aussi un excellent photographe, faisant de chaque image la trace délicate de son être-au-monde, comme de celle de ses proches (Isabelle Adjani, Michel Foucault, Hans-Georg Berger, Dominique Sanda, Eugène Savitzkaya, ses tantes Suzanne et Louise).

Curieux des autres comme des fluctuations de sa vie intérieure, Hervé Guibert fit de L’Autre Journal un prolongement de son intimité. Aucune scission, mais un principe de sensibilité gouvernant chacun de ses actes, qu’il s’agisse d’écriture sur le papier ou avec la lumière. Dans un long entretien avec Peter Handke, on ne sait plus très bien à certains moments qui parle, tant, dans le moment de l’intensité de la rencontre, l’un semble l’autre et l’autre l’un. Pour l’auteur du Mausolées des amants, « je » est un pronom transitif qu’il suffit d’inventer.

Dans une interview parue en préface de ce deuxième recueil, Michel Butel se souvient : « Il était adoré par l’équipe. Hervé séduisait les clavistes, les correctrices, les maquettistes… toutes les personnes qui travaillaient là, rue de la Vrillière, près de la place des Victoires. Il était attentif à tout ce qui se passait à la rédaction et aussi à tous les métiers qu’impliquait la parution d’un journal. Il aurait été tout à fait capable de sortir un journal tout seul. Sa présence était pour nous comme une lune de miel, elle plaisait à tous. »

Immoraliste, mélancolique, torturé parfois, Hervé Guibert était aussi un innocent, dont la présence touchait quiconque le croisait, renvoyant chacun à sa puissance d’énigme désirable, son mystère, son enfance forcément exceptionnelle.

Si le nom de Jacques-Henri Lartigue est plusieurs fois cité dans ses articles, comprenez que pour lui comme pour Baudelaire l’enfance est le « génie retrouvé à volonté », et que ne pas lui être fidèle revient à vendre son âme au diable.

Roland Barthes écrivit à Hervé Guibert cette phrase, qu’il aurait pu lui-même contresigner : « Que quelqu’un accepte de me toucher est toujours pour moi de l’ordre du miracle. »

Herve Guibert, L’Autre Journal, Articles intrépides 1985-1986, Gallimard, L’Arbalète, 2015, 176p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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