Vivre me donne le vertige

Le cinéaste lituanien Sharunas Bartas – le centre Pompidou vient de lui consacrer une rétrospective – est l’un des grands artistes de notre temps.

A l’instar de l’Iranien Abbas Kiarostami, il est aussi photographe et poète.

Pasolini aimait à distinguer le cinéma de poésie du cinéma de prose. Nul doute que l’auteur de Few of Us (1995) et de The House (1997) appartient, comme le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul ou le Hongrois Bela Tarr,  à la première catégorie, filmant un monde d’après catastrophe à la façon d’une cosa mentale, le temps étant ressenti dans toute son épaisseur, son abstraction. Peu de parole, des visages fermés, de grande solitude, mais une matière sonore très riche, comme si tout sonnait depuis un lointain exil, et que finalement tout correspondait.

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L’alcool inonde la pellicule, que gagne avec l’ivresse une mélancolie infinie.

Apparaît le visage inoubliable de la muse et défunte épouse du cinéaste, Katerina Goloubeva, telle une icône triste.

A l’occasion d’une exposition au passage de Retz (rue Charlot, Paris, février 2016), les éditions Filigranes ont la bonne idée de publier les photographies de Sharunas Bartas, né en 1964, sous le titre malicieux de Few of Them, images faites la plupart du temps à l’occasion de repérages pour ses films, accompagnées de trois poèmes, écrits en russe ou lituanien.

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Il y a en noir et blanc ou en couleur des forêts, de la glace, des chemins tortueux, des regards d’enfants ou d’hommes des steppes (des chasseurs-cueilleurs de Sibérie), une femme voilée trois fois éblouissante.

Le travail photographique de Sharunas Bartas n’est pas ethnologique, mais d’une poésie première, donnant à voir le monde comme si nous le voyions pour la première fois : un papillon se heurtant à une vitre, la spirale d’un escalier, des herbes couchées par le vent, des dunes, des ruines, des tentes nomades, des animaux.

La nature est souveraine, intimidante, splendide.

L’homme est son hôte, son passage sur terre paraît presque impossible,  miraculeux en somme.

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Nous sommes au Maroc, en Crimée, dans l’enclave de Kaliningrad, en Lituanie aussi, ou toujours plus à l’est.

A chaque photographie est attaché un lieu, un territoire, précisément noté, offert à la contemplation.

Une parole s’élève, d’une immense délicatesse, c’est sa force :

« Vivre me donne le vertige / La joie m’étreint / Et me serre fort contre elle / Cela me fait si mal » (1981)

« Les lamentations des trains / Les lumières figées de la ville / Tout invite à partir » (1983)

« Et les ravins reverdiront / Un mur de pluie va nous séparer / De ce qui fut et qui sera » (1995)

Sharunas Bartas, Few of Them, préface de Sonia Voss, Filigranes Editions, 2016, 64p

Sharunas Bartas, Peace to Us in our Dreams, huitième long-métrage, est encore visible en salle.

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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