Ces morts qui peuplent nos corps

Qui est à la recherche de paroles et d’images de réveil connaît peut-être l’œuvre du cinéaste et poète radical Sylvain George, programmé dans les meilleurs festivals nationaux ou internationaux consacrés au documentaire.

Films d’une beauté renversante ancrés dans des situations précisément travaillées, les œuvres de Sylvain George, héritier de Pasolini et de l’avant-garde cinématographique, cherchent à témoigner, avec rage et solidarité de fond, des désordres du monde, qu’il s’agisse des migrants à Calais (Qu’ils reposent en révolte, 2010, Les Eclats, 2011) ou de l’Espagne en lutte (Vers Madrid, 2014), dans une forme où s’entremêlent, en un alliage des plus solides, le politique et la poétique.

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Vers Madrid – The Burning Bright (un film d’in/actualité)

La publication récente par NP Editions de quatre livres – des poèmes comme autant de chants – du metteur en scène de Et nous brûlerons une à une les villes endormies (projet théâtral auquel participait Valérie Dréville) est ainsi une excellente nouvelle, tant l’époque, si nous voulons la changer, nécessite de prendre appui sur les forces intellectuelles et sensibles n’ayant pas abdiqué le doux objectif de la fraternité sans condition.

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Juillet 2007 – John Yihaish sort de sa poche un cahier, écrit : « Je suis un animal. » Sirène du ferry en partance pour l’Angleterre. Passent des corps anonymes, des silhouettes. Sylvain George est là, partage une bière, écoute la parole de son ami érythréen, sa traversée du désert, les dangers incessants, la mort de la belle Louam, 19 ans, du même village que lui. Calais ? « Cette ville est un piège, avec des chasseurs, du gibier le jour, du gibier la nuit. » Du vent, des barbelés, des tissus arrachés. John exerçait autrefois, dans une autre vie, le métier de professeur de sciences physiques. Il répète aujourd’hui : « Je ne me rendrai jamais. »

Ecrire pour (r)appeler les noms est un devoir.

Walter Benjamin le marxiste désignait par le terme Namenlosen  ceux que Nina Simone appelaient  Strange fruits.

Nommer, malgré tout (Georges Didi-Huberman).

Deuxième poème de l’Egaré (La Vita Bruta) : « Des vêtements traînaient là, / Pendus aux arbres, / Etranges fruits / Que l’on ne pourra jamais cueillir. »

Le poète en prophète de détresse dit la démocratie, en sang, les corps charriés par les vagues (Ad Nauseam), constructeur en mots de tombeaux.

Hécatombes et sacrifices se dressent en images de cendres, pour ne pas perdre la possibilité d’aimer.

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Recueil Poème noir : « Tu disais, tu disais, / Louam. / Louam / Et ses cheveux noirs battant le bitume / Après qu’une voiture l’ait renversée. / Et ce sont des flammes de sang noir / Qui partent à l’assaut de la nuit. / Et c’est une bouche ouverte, / Laissant apercevoir des diamants noirs, / Que saigne une mémoire perdue. »

Les poèmes de Sylvain George, écrits en grec universel, sont des thrènes, des chants funèbres, célébrations autant que déplorations : « Il est préférable de brûler, / Que de disparaître. / Dans le noir. »

Qu’il filme ou pose des mots sur la page, Sylvain George témoigne en élégies, dans le froid et le feu, de la force et de la vulnérabilité des corps, attaqués, blessés, abandonnés, pleurables, ou non, selon les lois de la sélection biopolitique (Foucault, Agamben Butler) : « Ici, / Ici le crime, ici le sang, ici la guerre, / On étrangle, on frappe, on gaze, / On rafle, on chasse, on crève, / Ici, les corps titubent, chancellent, / S’affaissent, disparaissent, / Dans l’oubli et la misère, / La poussière. Ici les corps n’ont plus de nom. »

On pense à la solitude du Lenz de Büchner, au manque d’air, à la solitude, à la folie.

Lyrique, noir, bruissant du bois humain qui par le feu de la révolte craque, le cinéma qui vient (programme Time Bomb) recueillera les ombres, retournera les vivants et les morts, apostrophera, montrera l’étincelle comme la vie nue, produira, machine deleuzienne, le réel, sera dialectique au sens de Benjamin : écoute de la présence du passé dans le mouvant présent, qui se croit orphelin quand il est de mémoires, de gestes et de paroles encore inaperçues/inentendues, en devenir.

« Le cinéma qui vient / Est un cinéma a-humain, / De cloportes, / De damnés, / De plébéiens, / Qui trace des chemins, / Des agencements inassimilables, / Des métamorphoses, / Produit du différentiel, / Et accueille, / La nuit venue, / A l’heure où l’étoile vacille, / A l’heure où les yeux se dessillent, / Le devenir-révolutionnaire, / Et les oiseaux de nuit, / Comme seuls chants d’amour. »

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La Vita bruta, Une adresse à Pierre Paolo Pasolini ; Ad Nauseam ; Poème Noir ; Time Bomb, Programme sur le cinéma qui vient, quatre livres de Sylvain George, NP Editions, 2016

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Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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