Bourrage de crâne et mutilations de masse

En nos temps insécuritaires, L’arme à l’œil, essai sur les violences d’Etat et la militarisation de la police, est un livre indispensable.

Très bien écrit, parfaitement documenté, précis, L’arme à l’œil (excellent titre), de Pierre Douillard-Lefevre, est un ouvrage qu’il faut faire connaître autour de vous, que vous soyez rompu aux manifestations – souvent violentes depuis quelques années à Paris, Nantes, Rennes, Toulouse – ou pas encore.

A l’automne 2014, la mort de Rémi Fraisse (21 ans) dans le Tarn à Sivens a permis de comprendre sur quel paradigme repose la belle démocratie française : « une logique structurelle s’inscrivant dans un processus d’impunité généralisée et de militarisation de la police en germe depuis deux décennies. »

Le procédé est simple, il s’apparente à une propagande : « la violence s’acrroît », il faut se préparer au pire et s’armer en conséquence.

Depuis 1995 – sous l’impulsion de Claude Guéant, alors Directeur Général de la Police nationale – la police française se dote d’armes redoutables : tasers, grenades, flashballs, LBD, dont l’euphémisme (Lanceurs de Balles de Défense) ne cache pas la nature profondément agressive.

Doctrine, selon Pierre Douillard-Lefevre, dont le précieux ouvrage étudie les conséquences de vingt ans d’arsenal répressif dans notre pays : « En blesser un pour en terroriser mille. »

La population se tait, la population accepte, la population commence à ne plus supporter. L’Etat en prend bonne note, qui multiplie arrestations préventives, condamnations de syndicalistes, et affrontements avec une jeunesse d’autant plus prompte à la rébellion qu’elle est parfois/trop souvent provoquée.

Et les armes à létalité réduite d’« endommager un foie, briser une mâchoire, stopper un battement cardiaque, traumatiser un cerveau ou exploser un globe oculaire. »

Des exemples ? Demandez à Maud (23 ans), Xavier (14 ans), Joachim, Geoffrey (16 ans), Adoma, Ayoub (17 ans), Darranka (9 ans), Florent…

Constat : « L’écrasante majorité des blessures graves causées par l’arsenal policier le sont dans les quartiers pauvres et sur des individus non-blancs. »

On teste d’abord dans les banlieues, puis dans les centres-villes, avant d’exporter (Turquie, Liban…) ce qui a fait ses preuves, la réputation de la France dans le domaine répressif depuis la Guerre d’Algérie n’étant plus à faire : « Aujourd’hui, on retrouve des blessures similaires – toutes causées par les armes policières – sur le corps d’un gamin de Jérusalem Est et sur une petite fille de Corbeille-Essones, ou un adolescent des rues de Baltimore. »

Hélicoptères, drones, déploiement massif de policiers, on ne lésine pas quand il s’agit de faire taire et de gérer démocratiquement les foules (Laurent Fabius).

Qu’une ZAD se montre un peu trop inventive/combattive, et l’on se chargera de nettoyer les lieux de ces casseurs supposés (thème vendeur médiatiquement) qui pourtant ont de la politique et de la fraternité une idée haute : « Les frontières entre maintien de l’ordre, conflit armé, et guerre de basse intensité tendent à s’évaporer. L’armée est envoyée à Ferguson après 24 heures d’émeutes, une compagnie de Gendarmes Mobiles peut être amenée à réprimer aussi bien la population de Centrafrique ou de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit d’une uniformisation mondiale des moyens de coercition. »

Le 6 décembre 1986, Malik Oussekine est tué par une brigade de voltigeurs (policiers à moto, l’un conduit, l’autre frappe). Sa mort est un traumatisme pour ceux qui manifestent alors contre le projet de loi Devaquet sur l’université. A Calais, où j’apprends à la fois à construire une dissertation – je suis en seconde – et à rédiger un slogan efficace sur une banderole, une caisse circule, se remplit vite de l’argent nécessaire à la pose d’une plaque commémorative.

Les migrants qui circulent aujourd’hui boulevard Jacquard, près de la gare, la voient en passant devant la Maison pour Tous.

Ils ne savent pas, mais l’ange de l’Histoire a les ailes déployées, qui indique la catastrophe tout autant que l’espoir.

Un jeune perdant un œil dans une manifestation contre le projet de loi El Khomri, des exilés en situation de détresse, Malik Oussekine, le temps de la révolte ne passe pas, quand on a le sens de la dignité humaine la plus élémentaire.

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Pierre Douillard-Lefevre, L’arme à l’œil, Violences d’Etat et militarisation de la police, Le Bord de l’eau, 2016, 84p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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