Hannah Arendt, la poésie permanente

On ne s’attendait peut-être pas à découvrir, chez l’auteur des Origines du totalitarisme, une poétesse convaincue. Pourtant, de 1924 à 1961 (procès Eichmann), Hannah Arendt écrivit « plus de soixante-dix textes et aphorismes poétiques », tous rédigés en allemand, et de nature le plus souvent élégiaque.

« Qu’est-il resté de toi ? / Pas plus qu’une main , / pas plus que la tension tremblante de tes doigts, / quand ils saisirent et se refermèrent pour l’au-revoir. » (La mort d’Erich Neumann)

Le dialogue entre poésie et pensée, qu’il s’agisse des travaux de la philosophe nourris des mots de Hölderlin ou  Rilke, ou de ses propres « poèmes de pensée », irrigua l’œuvre d’une femme persuadée que « les poètes trouvent et forgent les mots dont nous vivons ».

Classés en plusieurs thématiques (« Mélancolie », « Qui suis-je ? », « Coup de foudre », « La chute », « Complainte et rébellion », « Aux amis perdus »…) organisées en deux parties (en Allemagne jusque 1933, aux Etats-Unis à partir de 1942), influencés par le romantisme allemand, d’une ironie parfois  douloureuse, les poèmes d’Hannah Arendt sont l’expression d’un exil intérieur, que le lyrisme dévoile plus qu’il ne le dissout.

Amoureuse d’un professeur génial qui la révéla à elle-même (Martin Heidegger,  désigné, les attaques sont désormais devenues un réflexe conditionné de la part de la critique, comme « vaniteux »), Hannah Arendt ne cessa de réfléchir, à l’instar de son maître, au rôle fondamental de la poésie quant à notre rapport premier à la langue, et notre façon d’habiter, de façon plus ou moins entière, le monde.

Au lecteur à présent de se laisser toucher par la qualité de poèmes (publiés en édition bilingue), dont la modestie, très touchante sans renouveler pour autant l’art poétique (Hannah Arendt n’est pas Paul Celan), relève de la plus grande délicatesse : « Les pensées viennent à moi, / je ne leur suis plus étrangère. / Je m’ajoute à elles, en demeure, / comme un champ labouré. »

Hannah Arendt, Heureux celui qui n’a pas de patrie, Poèmes de pensée, traduit de l’allemand par Karin Biro, édition établie, annotée et présentée par Karin Biro, Payot, 2015, 242p

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