De l’agriculture comme ascèse et amour

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Radis daïkon violet coupé dans le sens de la largeur mettant en évidence les pigments violet à l’intérieur du légume

Les livres les plus savoureux sont quelquefois ceux que l’on attend le moins.

Vous qui appréciez peut-être L’homme qui murmure à l’oreille des chevaux, découvrez sans tarder L’homme qui écoute les légumes.

L’ironie est facile, mais, si le titre ressemble à une blague de Pierre Richard, le contenu de ce bel objet publié par Actes Sud, en édition bilingue agrémentée de photographies (le premier outil, le melon musqué, le bébé haricot vert, la germination du soja, le repiquage du  chou petit-vert ou du navet kabu, la récolte de patates douces) soulève l’inspiration, et la pensée, dans sa simplicité même.

No do – comme il existe le judo, le kendo, ou l’aïkido – peut être traduit par la voie des légumes. Diantre, une telle expression, pour être prise au sérieux et déjouer les pièges de notre scepticisme occidental (marée motrice de la bêtise), demande immédiatement explication.

Asafumi Yamashita pratique en autodidacte depuis l’âge de quarante ans l’agriculture comme « un voyage immobile et sans fin », une ascèse, une découverte de lui-même : « Au moment, où, pour la première fois de ma vie, je me suis lancé dans la culture de légumes, je n’avais pas la moindre connaissance ni expériences, n’avais pas d’agriculteurs parmi mes relations, et mes ressources financières étaient presque épuisées. »

Asafumi Yamashita attache et conduit ses plants de tomates avec une ficelle
Asafumi Yamashita attache et conduit ses plants de tomates avec une ficelle

Deux principes guident sa démarche : « une approche de l’agriculture en douceur » (tâtonner, toucher la terre plusieurs fois par jour, la ressentir, la saluer), « savoir attendre ».

Ayant grandi dans une famille de taillandiers, sensible à la noblesse de l’artisanat, arrivé en France en 1976 pour ses études – il obtint le titre glorieux de champion de France universitaire de boxe – Asafumi Yamashita accorde bien plus d’importance à l’esthétique d’un geste, au sens profond d’un engagement, qu’au simple résultat obtenu : « Qu’il s’agisse de semis, de plantation, de taille, la beauté est dans l’accomplissement de chaque tâche. Ce qui est beau fait sens à mes yeux. »

Si Asafumi Yamashita, installé dans les Yvelines à Chaptet près de l’école franco-japonaise, gagne sa vie en vendant ses productions à des restaurants parisiens d’exception (La tour d’Argent de Laurent Delarbre, L’Astrance de Pascal Barbot, Restaurant Pierre Gagnaire, Le Cinq de Christian Le Squer, Itinéraires de Sylvain Sendra), son travail est bien plus qu’un simple gagne-pain, mais – ne riez pas, goûtez – une transmission d’amour, de bienveillance, d’attention, de délicatesse.

Aux yeux du cultivateur japonais, le moindre sol, fût-il le plus pauvre, est digne d’éloge, héritier de 4,6 milliards d’années (naissance de la Terre) : « La première chose que je fis lorsque je choisis de me consacrer à l’agriculture, ce fut de me promettre de ne jamais cesser d’aimer, quoi qu’il arrive, la terre que j’avais sous mes yeux. Lorsque l’on aime quelqu’un, on fait tout pour essayer de le comprendre. Moi aussi je m’y suis efforcé avec le sol de mon potager. »

Asafumi Yamashita pratique l’agriculture en sage, remerciant plus que ne demandant, offrant plus que n’exploitant, à la façon d’un don/contre-don, loi anthropologique élémentaire, parce que la terre, si on l’écoute et la considère avec humilité comme on s’adresse à une personne amie/aimée, sait nous récompenser en saveurs de ce que nous lui avons transmis de notre cœur.

Méditez cela, c’est magnifique, comme la révélation d’un secret dit sur le ton de la confidence : « A la ferme Yamashita, on cultive dix plants de melon musqué pour récolter dix fruits. Je réussis à obtenir des melons d’une qualité optimale en focalisant sur chaque fruit toute l’énergie lumineuse captée par les vingt-cinq feuilles laissés au-dessus, sur la tige. Sa chair verte est parfumée, sucrée et très juteuse. Au Japon, on offre ces melons hauts de gamme dans un coffret en bois, comme on offrirait en France une caisse de vin premier cru. »

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M. Yamashita prépare des crochets à partir de fil de fer galvanisé en vue de fixer des toiles de paillage

L’interculturalité, voilà l’avenir.

Asafumi Yamashita, No do, L’homme qui écoute les légumes, traduit du japonais par sa fille Tiffanie, photographies d’Alexandre Petzold, Actes Sud, 2016, 230p

Crédit photographique © Alexandre Petzold

Lire un extrait du livre

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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