A propos de Sylvain George, par Valérie Dréville

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Avec le cœur chaud et les lèvres froides

Valérie Dréville est une comédienne d’exception – sa présence illumine le dernier long métrage de Pascale Breton, encore en salle actuellement, Suite armoricaine – dont l’intégrité et l’implication dans le travail sont une évidence pour qui a eu la chance un jour de la voir jouer sur scène.

Collaborant régulièrement aux projets du cinéaste et poète Sylvain George (lire ici même l’article Ces morts qui peuplent nos corps), lui demander de témoigner sur son expérience auprès d’un artiste dont l’exigence poétique est en soi une politique de l’insurrection, m’a semblé important.

Avez-vous rencontré le travail de Sylvain George par ses textes ou ses films ? Quelles émotions avez-vous ressenties à leur découverte ?

J’ai rencontré Sylvain George alors que nous étions chacun  en résidence au 104. Robert Cantarella m’avait parlé de son travail. Nous avons commencé par faire une lecture publique au 104 de textes écrits en marge de ses tournages à Calais. La lecture se composait d’un texte en prose, et d’un poème : « Et nous brûlerons une à une les villes endormies. » J’ai été tout de suite sensible à la puissance de son écriture, à son lyrisme et en même temps à une forme de discrétion, de retenue. J’ai eu envie de relever le défi de ce paradoxe, à l’aune du travail théâtral.

Vous avez ensuite participé en 2011 au festival d’Avignon au projet « Et nous brûlerons une à une les villes endormies », pour lequel Sylvain George était metteur en scène. Comment décrire cette performance ? Quel souvenir en gardez-vous ? 

Au festival d’Avignon 2011, dans le cadre de la 25e heure, à l’école d’Art, nous avons présenté en effet « Et nous brûlerons une à une les villes endormies. » C’était le développement de ce que nous avions commencé au 104. Il s’agissait d’un dispositif où les textes, les images des films de Sylvain George et la musique, jouée  par Diabolo, existaient indépendamment les uns des autres sans s’illustrer, mais en créant des échos, des dialogues, une constellation. Nous avions pour la préparation un temps limité, qui nous a obligés à travailler dans l’urgence, avec tout ce que cela comporte d’énergie créatrice, mais aussi de manque de temps de maturation. Nous avons veillé pourtant à ce que cette urgence ne nous entraîne pas dans la recherche du résultat à tout prix, mais bien dans le processus du travail. J’en garde  le souvenir d’une expérience rare, intense. Le souvenir d’un geste politique et esthétique qui a marqué son empreinte, dans un lieu emblématique, le festival d’Avignon.

Est-ce grâce à votre initiative, sous la forme d’une carte blanche, que vous avez pu faire venir au TNS (Théâtre National de Strasbourg) en 2015 Sylvain George, avec Chantier : La Vita Bruta (Une adresse à Pier Paolo Pasolini) ?

Grâce à Stanislas Nordey, et à l’équipe du TNS, j’ai la chance d’être actrice associée au TNS, depuis 2015. Nous avons proposé, Sylvain George et moi, cette performance, La Vita Bruta, Une adresse a Pier Paolo Pasolini, le 7 Décembre 2015, qui reprenait la forme expérimentée en 2011, avec mise en présence des différents médiums (parole, images, musique, beat box de Mohamed Camara), mais avec d’autres textes. Cette fois nous étions deux, Mohamed Camara et moi, pour lire le texte.

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Comment définiriez-vous son univers esthétique/politique/éthique/cinématographique ?

Les films de Sylvain George mettent en question tous les clichés de l’attitude compassionnelle véhiculée, entre autres, dans les médias, lorsqu’il s’agit de faire état des conditions de vie des personnes migrantes.

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Il ne s’inscrit pas non plus dans les formes frontales du cinéma dit « militant », qui serait marqué par une idéologie, et pourtant, c’est un cinéma dont l’engagement politique est sans conteste. Je dirais que ce qui est frappant lorsqu’on regarde ses films, c’est la capacité du réalisateur à se mettre à l’écoute des personnes et des choses, sans établir de priorités entre les unes et les autres, mais en se rendant disponible à leurs résonances intimes. On entre comme dans le temps même de la sensation, dans son surgissement, sa durée propre, son rythme. Il semble évoquer la présence palpable de certains objets, leur texture, le passage du temps sur eux. Pas de spectaculaire, d’images-chocs, pas d’instrumentalisation de la souffrance des personnes filmées.

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Les films de sylvain George font état des conséquences des politiques de l’immigration, mais il le fait, comme dans ses textes, avec sobriété, on pourrait dire avec le cœur chaud et les lèvres froides. Certaines images sont calmes, silencieuses, et témoignent de la violence de l’état de droit : barrières, murs infranchissables, viiles abandonnées, dans Vers Madrid, barbelés, terres retournées, éventrées, vêtements dans les arbres, sacs plastiques, traces des passages répétés dans Qu’ils reposent en révolte et Les éclats. La caméra de Sylvain George explore les seuils, ce qui est en deçà, ce qui est au-delà », écrit-il dans son manifeste, Time Bomb.

La même exigence éthique est à l’œuvre pour les personnes qu’il filme. Dans Qu’ils reposent en révolte, Les éclats, Les nuées, ce qu’il observe n’est pas seulement les conditions de vie des personnes migrantes, démunies, mais aussi leur capacité à échapper à la force brutale de l’ordre établi, leur existence même, qui n’est pas assimilable à ces conditions de vie. La ruse, l’ironie, le jeu, l’art de disparaître et de réapparaître, l’art de tracer ses propres lignes de fuite. Dans Vers Madrid, l’énergie incandescente des assemblées, l’invention  au jour le jour d’un « être ensemble », la joie, les gestes amoureux, comme façon de transgresser un système qui divise, qui précarise, qui individualise. Sylvain George place l’inobservé, le petit, le singulier, à la hauteur de l’évènement, ainsi les  gestes minoritaires, mouvements imperceptibles de la nature, vent, eau, feu, arbres, herbes.

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Le cinéma de Sylvain George ne produit pas  de phénomène d’identification, avec les personnes filmées, mais une  transformation, une perturbation dans notre perception ordinaire, qui nous renvoient peut-être à des réminiscences, à une sensibilité étrange et familière. Ce sont des films qui parlent du temps : mémoire et devenir. Les questions existentielles et politiques que ses films posent nous atteignent, car elles sont décloisonnées des idéologies dominantes, s’adressent au singulier, aux personnes, aux êtres, dans leur intégrité et leurs différences. C’est peut être aussi ce qui dérange : à voir ses films, on se sent profondément, intimement, impliqué.

En cela, l’esthétique et le politique dans ses films sont profondément constitutifs l’un de l’autre.

De quelle nature est votre participation à plusieurs de ses films depuis Qu’ils reposent en révolte ?

Depuis notre première collaboration en 2011, nous avons expérimenté plusieurs fois ces performances, qui sont un moyen de croiser nos médiums, de les mettre en relation, en question, et c’est un travail qui me tient à cœur, de par sa dimension politique et esthétique, mais aussi par son  caractère expérimental. Sylvain George est aussi un directeur d’acteur, un metteur en scène de théâtre, dont l’exigence est à la mesure de l’extrême profondeur et finesse que l’on peut trouver dans ses films. J’ai également participé à son travail cinématographique par des voix off, dans plusieurs de ses films.

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Le jeu avec les ombres et les fantômes, mais aussi avec ce que le poète Yves Bonnefoy nomme « l’arrière-pays », n’est-il pas au cœur de votre travail d’actrice/comédienne ?

 L’arrière-pays tel que je le comprends est ce lieu où le proche et l’invisible se confondent. Le travail de l’acteur sur lui-même me fait toujours penser à un voyage retour vers un foyer originel, qu’on pourrait appeler enfance. Dans ce voyage, il y a des ombres et des fantômes, il y a des morts, il y a ceux, comme dans le film de Sylvain George Les éclats, qui disent qu’ils ne sont « ni vivants ni morts ».

Avez-vous une pratique personnelle d’écriture ?

L’écriture pour moi est un outil de travail pour prendre de la distance avec mon instrument, qui est moi-même. C’est le problème, et la richesse de l’acteur. Mais cela s ‘arrête là.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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