Je ne peux cesser de me souvenir

On connaît mal, voire pas du tout de ce côté-ci de l’Atlantique, la poésie chicano/a nord-américaine, écrite soit en anglais, soit en espagnol, soit dans un mélange des deux, et « non sans qu’y apparaissent des mots savamment incrustés du nahuatl, langue des Aztèques », selon les termes de la préface très éclairante du premier recueil publié en français, dans une belle édition bilingue, de Tino Villanueva, Anthologie de poèmes choisis, rédigée par Elyette Benjamin-Labarthe.

Publiés entre 1972 et 1999, ces poèmes courts, porteurs d’un lyrisme presque sec parfois, disent en six recueils la difficulté de vivre en terres états-uniennes lorsque l’on n’a pas eu l’heur d’avoir des parents wasp.

De nature autobiographique, les poèmes de Tino Villanueva, né à San Marcos au Texas en 1941, évoquent sans pathos mais avec franchise, dans une langue parfois elliptique, mais le plus souvent proche de la confession explicite, l’âpreté de la réalité : les discriminations racistes et l’enfance malmenée, le poids des stéréotypes, la pauvreté, la mélancolie, la honte, les départs brusques : « ô succession vertigineuse de jours d’ennui, / habituel dégoût de vivre survenant en milieu d’après-midi / sur la terre de mon village / après chaque jeu rempli de sourires. »

Mais, « Ne pleurez plus, ô mes mains ordinaires ; / il ne vous faudra plus jamais / ramasser le coton. »

Il semble que pour Tino Villanueva, autodidacte devenu universitaire à la force des poings et à force de veilles (il exerça de 1987 à 2015 en tant que professeur au Département de langues romanes de Boston University de 1987 à 2015), la poésie permette d’exorciser un passé douloureux, inconfortable, dans une reconstruction identitaire autorisant, ce qui donne à ses pages l’impression de participer à l’invention d’une cérémonie de naturalisation inédite, l’élégie comme son dépassement, « car l’art bien travaillé est aussi sagesse ».

Comprenons alors cette parole de psalmiste : « je suis celui qui seulement existe davantage / s’il est en train d’écrire. »

Explorateur des mondes du dedans, l’auteur chicano valorise l’apport intime des héritages mexicain, indien, hispanique, anglophone, faisant de ses vers/versets un territoire hybride, multilingue, bien plus hospitalier qu’aucune terre des hommes où pousse le chiendent des logiques ségrégationnistes : « Le secret, cependant, / est d’habiter d’autres mots, / de tout voir à la fois et je reste éveillé. »

En outre, la réflexion sur la dialectique de l’accueil et de l’exil se double d’une ambition métadiscursive interrogeant le langage, sa naissance, son mystère, le verbe créateur de monde, l’onde des mots, les tours et détours de la mémoire. Lire ainsi le malicieux Autolabyrinthe : « Quand on le mit en prison, / il demanda seulement qu’on lui apporte : / un dictionnaire, et / toutes les nouvelles de Borges. »

Tino Villanueva invente une poésie où le temps est moins chronologique que ressenti comme un bloc d’images fixes où se heurtent les mots, non sans que l’humour (par exemple Variations sur un thème de William Carlos Williams) introduise la distance nécessaire à la vision.

Supplique au colon castillan Alvar Nunez Cabeza de Vaca, « maudit explorateur », ennemi, frère : « Apprends-moi à m’échapper de ceux qui / d’une main coléreuse séparèrent l’espoir germinal / de mon soupir initial et firent naufrager les jours. »

Pour davantage de précisions sur le corpus poétique chicano, les plus curieux mèneront leurs investigations du côté de l’impressionnante Norton Anthology of Latino Literature (2010, 2668p) comprenant pas moins de 201 auteurs, qui restent, amis chercheurs, à découvrir, traduire, lire, et relire.

Merci pour l’heure aux éditions L’Harmattan de nous donner la chance de découvrir un poète si juste, dont l’émotion offerte en partage relève d’une intelligence de la relation ayant dépassé la nécrose du  ressentiment.

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Copyright James Cohen

Tino Villanueva, Anthologie de poèmes choisis, traduits par Odile Boutry, relus par Olga Caro, L’Harmattan, 2015, 130p

Grand merci à François-Nicolas L’Hardy pour le don de son image (collection particulière)

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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