Terres d’exil, regards d’exil, les Roms en Europe, par le photographe Jean-François Joly

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Il faudrait imposer immédiatement l’inéligibilité pour les représentants de la nation prononçant ouvertement des propos discriminatoires.

Il y a quelques mois, souvenez-vous, l’opprobre était jeté sur les Roms, déclarés parasites de la République, ennemis publics numéro un, terreur des familles.

Quand des responsables politiques tentent de construire leurs succès électoraux sur l’appel à la vindicte, le réflexe civique élémentaire consiste à effacer leur nom de notre mémoire (de toute façon, existent-ils vraiment ?), et, sans s’encombrer de leur peu de poids, fût-il celui des balèzes de la communication sécuritaire, revenir aux fondamentaux, soient le partage du monde sensible par le regard et le corps.

Carol Czanca, 43 ans et Katalin Otvos, 41 ans.Cluj-Napoca, Roumanie 1998.
Carol Czanca, 43 ans et Katalin Otvos, 41 ans. Cluj-Napoca, Roumanie 1998.

Fruit d’un projet sur les Roms en Europe, Terres d’exil du photographe Jean-François Joly est un livre de portraits (aussi une exposition à la MEP jusqu’en juin 2016) de ces « bohémiens », « égyptiens », trop nomades pour être honnêtes, ou trop sédentaires pour ne pas chercher à les faire déguerpir au plus vite – la bêtise est un moteur à explosion.

Experts dans l’art divinatoire, comme dans la maîtrise des chevaux, musiciens diaboliquement inspirés, les Roms que photographie Jean-François Joly ne sont plus, loin s’en faut, ces aristocrates de la gent voyageuse qui fascinèrent l’Europe du XVIème au XVIIIème siècle.

S’ils sont inquiétants, vaguement menaçants, inassimilables (tant mieux), aujourd’hui ils sont surtout pauvres. La misère noire est leur quotidien, et leur regard farouche une fin de non-recevoir de bel orgueil (rien à attendre des nantis/assis).

Victimes d’exclusion, de relégation sociale, voire de persécutions, les Roms (« romanichels »), « première minorité transnationale en Europe » (dix millions de personnes, deux en Roumanie), dont le ghetto et ses violences sont souvent devenus l’unique habitat, nous défient de leur regard d’exil, ne réclamant aucune fausse compassion.

Ils sont cet enfant de Cluj-Napoca (Roumanie) de treize ans travaillant dans une décharge (une cour des miracles), ces habitants désespérés de Pristina (Kosovo) victimes d’ostracisme de la part des Albanais, ces intouchables/invisibles en Macédoine, mais aussi ces expulsés de force, en France, de campements de fortune (condamnation prononcée par les grandes organisations internationales, et des associations telles que Romaneurope, Médecins du Monde ou Amnesty International).

On lira ceci, dans l’un des textes explicatifs accompagnant les photographies : « Faute de pouvoir les renvoyer légalement dans le cadre de la lutte contre l’immigration irrégulière, et afin de forcer aux retours volontaires, il a été constaté la mise en œuvre d’une stratégie d’intimidation et de harcèlement par des expulsions systématiques des lieux de vie. Contrairement aux idées reçues, en France ils sont bien moins nombreux que dans d’autres pays européens. »

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Ismeta Armetovich 21 ans avec ses filles, Elisabette et Rabia. Gerland, France 2004.

Magnifiquement tirées (travail de Marc Tallec), publiées dans un format ample (un peu plus grand qu’une revue habituelle), les images de Terres d’exil frappent par leur intensité de présence, et ce qu’elles relèvent de l’immémorial, dans des corps et des visages semblant venir d’un temps où rapports de force et positions sociales étaient inversés.

Leur reste alors le pouvoir de nous intimider durablement.

Jean-François Joly, Terres d’exil, Filigranes éditions, avec le soutien d’Amnesty International, 2016

Site de Jean-François Joly

consulter le site de La Maison Européenne de la Photographie

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

Coda : « La communauté européenne a pris des résolutions qui visent à améliorer les conditions de vie des Roms en matière d’éducation, d’assistance e de circulation des populations à l’intérieur des frontières. Le parlement européen a reconnu l’Union Rom International (Romani Union) comme un organisme représentatif consultatif. Depuis peu, les Roms s’organisent, se mobilisent, prennent des initiatives pour défendre leurs intérêts et luttent pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Une génération d’intellectuels roms devenus par la force des choses porte-parole de leur communauté anime un mouvement qui se cherche encore. Intrinsèquement, il n’est pas de peuple plus européen que les Roms de par leur histoire et leur culture. »

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