Laurence anyway

« Qui est là ? », c’est ainsi que commence la pièce de William Shakespeare, Hamlet.

Qu’est-ce qu’un nom ? Qu’est-ce que l’unité d’un nom ? Qu’est-ce qu’être nommé, désigné, convoqué, happé, salivé ? Un merveilleux petit livre, Lorette, de Laurence Nobécourt, nous aide à éclaircir la question.

Vous connaissiez peut-être Lorette Nobécourt, auteure d’une douzaine de livres (chez Sortilèges, Grasset, Pauvert), préparez-vous à rencontrer désormais Laurence (« l’or en soi »), prénom qui était le sien à sa naissance, qu’elle avait par la suite honni, refoulé, oublié, la putain lorette (petite vertu, grande morale) étant plus désirable que « l’eau rance » : « C’est lorsque je fus appelée Laurette que mon eczéma est venu. Je pourrais le jurer. Quarante-deux ans d’eczéma. C’est lorsque j’ai choisi de devenir Lorette que ma mélancolie s’est installée. Vingt-cinq ans de mélancolie. La vérité des lettres de notre nom est l’indispensable frontière nécessaire à la vie. »

On croit que nous portons un nom, quand c’est lui qui nous porte, soit un ensemble vibratoire unique. L’ésotérisme japonais appelle « kototama » l’âme des mots, quand les Hébreux (la Kabbale) font de la gématrie (associer à chaque lettre un chiffre, à chaque nom une combinatoire mathématique) une clef interprétative de notre existence.

La volonté de s’inventer une carapace fût-elle d’airain, on n’efface pas son prénom impunément. Gare à la vengeance des lettres, qui est aussi l’insistance d’une inscription : « Ma vibration est celle de Laurence. »

La démangeaison (1994), L’équarrissage (1997), L’usure des jours (2009) disent bien la tentative de disparition, de recouvrement, mais aussi ce qui persiste sous le derme : la littérature est un mentir-vrai : « Laurence est un prénom qui part d’une verticalité solide pour s’étirer à l’horizontale en une ligne harmonieuse et franche dont la peau est intacte. Lorette est un prénom qui part d’une verticalité solide pour s’étirer à l’horizontale en une ligne qui vient briser une double verticalité désordonnée et têtue. Sa peau est une démangeaison écorchée d’un double t ; téter aux mamelles du vivant pour chercher le sein très ancien de l’amour, c’est ce que Lorette a fait. »

Contre la singularité, le processus d’individuation – Lorette s’écrit aussi sous l’autorité de Carl Gustav Jung – œuvre la société incestuelle (notion du psychiatre Paul-Claude Racamier, livre de 1995), la mêmeté, la nécrose de l’identique sous l’identitaire.

Partir, briser la loi du clan – « le meurtre, la haine, la violence, l’anéantissement, l’humiliation » -, perdre la mère (toxique) pour accéder soi-même à la maternité, est une façon de ne pas mourir à soi, quand le féminin est généalogiquement empoisonné.

Lettre à la mère : « Depuis quelques temps, tu l’auras peut-être remarqué, il m’est devenu difficile de m’adresser à toi en t’appelant Maman. Ce mot ne figure plus aucun visage dans mon paysage intérieur. J’en ai fait le deuil, ayant trouvé en la Mère divine une bienveillance que je n’ai jamais rencontrée chez toi. »

La renaissance commence par une déliaison, un sacrifice, l’abandon de l’artefact (par exemple l’artifice d’un prénom de substitution) qui nous protégeait tout en nous entravant, parce que « la vérité est bonne pour la santé ».

Déchirer la nuit obscure, libérer nos enfants de l’antique malédiction, laisser les mots éclater comme des grenades de vérité, guérir.

Accueillir de tout son être le plus banal comme une exception, un don, permet d’accéder à la vie parfaite, la solitude autorisant l’union.

De Lorette à Laurence, il y a l’inouï pourtant si simple d’un chemin de lumière, d’une expérience spirituelle, d’une grâce : « Je suis épuisée, à bout de souffle, j’ai mal, physiquement, j’ai mal, mais je ne Te cherche plus car Ton absence en cette nuit est Ton amour : Tu m’aimes au point de me laisser seule. C’est au moment précis où tout se dérobe que nous sommes aimés au plus haut point. C’est au moment où Dieu nous abandonne que l’Homme en soi advient. »

Tomber dans un trou, mais ne pas chuter.

Le pardon est la perfection du don.

« Aimer, c’est se retirer pour laisser être. »

« Ecrire, c’est exister dans la disparition. »

9782246790495-001-X

Laurence Nobécourt, Lorette, Grasset, 2016, 108p

Merci à François-Nicolas L’Hardy pour sa recherche iconographique

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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