En désespoir de cause

Couverture BEckett

Dans un livre majeur publié en 1956, L’Obsolescence de l’homme, sous-titré Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, le philosophe allemand Günther Anders écrit : « Nous vivons désormais dans une humanité pour laquelle « le monde » et l’expérience du monde ont perdu toute valeur : rien désormais n’a d’intérêt, si ce n’est le fantôme du monde et la consommation de ce fantôme. Cette humanité est désormais le monde commun avec lequel il nous faut réellement compter, et contre cela, il est impossible de faire grève. » 

Dans le deuxième chapitre/essai de son livre consacré entièrement à la pièce de Beckett, En attendant Godot, intitulé « Etre sans temps » (Imre Kertesz l’aura, semble-t-il, lu), le mari d’Hannah Arendt analyse cette parabole négative, cette fable, cette farce ontologique, dans la volonté de mettre un terme aux interprétations théologiques qui trop souvent la recouvrent et la manquent, faisant de Vladimir et Estragon, personnages de la pièce, clowns métaphysiques, de paradoxales incarnations abstraites d’un monde devenu absence de monde : « Là où il n’y a plus de monde, on ne peut plus entrer en conflit avec le monde, et le tragique devient impossible. »

Après l’Occupation et son engagement dans la Résistance, le croix de guerre Samuel Beckett n’est plus le même. Si le premier volume de sa correspondance – chroniqué dans la revue Le Poulailler, il y en aura quatre en tout, couvrant, avec l’accord des héritiers, soixante années d’écriture épistolaire – révélait la grandeur d’un homme volontiers plaintif, harcelé par les difficultés de toutes sortes (matérielles, corporelles, littéraires), l’écrivain irlandais installé définitivement en France paraît désormais avoir pris beaucoup de distance avec sa propre personne, comme avec le monde. Alternant les séjours entre son appartement parisien et la petite maison de campagne d’Ussy, près de Meaux, loin des « jacasseries sur l’art » (mars 1949), le motif du bêchage – retourner la terre comme on retourne l’époque et traverse l’image – parcourt ses lettres.

Particulièrement soucieux du moindre détail dans la publication de ses textes, capable d’emportement (contre Simone de Beauvoir par exemple) lorsque le travail éditorial ne lui semble pas suffisamment respectueux de la logique même de son œuvre, Samuel Beckett, dans un mouvement inverse, est aussi cet homme capable d’abandonner la partie, relativisant à l’extrême l’importance de ce qu’il écrit.

L’écrivain Charles Juliet, ami comme lui du peintre hollandais Bram Van Velde, le décrit ainsi (Rencontres avec Samuel Beckett, P.O.L., 1999) : « Chaque fois que je le rencontre, ce qui me surprend tellement, c’est ce très singulier mélange de silence, de calme, de douceur, de passivité, de consentement, de vulnérabilité, et de ce qui, ordinairement, passe pour être leur contraire : une énergie, une force que l’on sent exceptionnelle, visibles dans ce regard d’aigle qui véritablement impressionne. »

Entre 1941 et 1956, Samuel Beckett, tout à la fois brûleur de logique et grand lecteur de Dante, écrivit, en parallèle des traductions qui le faisaient vivre (Ponge, Queneau, Genet, Tardieu, Sade, Du Bouchet…), ce qu’il considérait comme ses œuvres les plus importantes : Molloy, Malone meurt, En attendant Godot, L’Innommable, Textes pour rien. Les éditions Bordas avec qui il était en contrat n’étaient pas à la hauteur, ce seront désormais, grâce à sa compagne Suzanne Dumesnil, les éditions de Minuit, et l’amitié indéfectible de Jérôme Lindon, obtenant finalement avec lui le Prix Nobel en 1969. Fraternité protestante.

Réfugié dans le Vaucluse durant la guerre, Beckett voit venir les gendarmes, et livre cette observation, qui en dit long : « Ils n’arrivent pas à croire que je puisse m’appeler Samuel et ne pas être juif. »

Avec le succès d’En attendant Godot (publiée en 1952, mis en scène par Roger Blin l’année suivante) vint la célébrité, vécue comme un handicap, voire une damnation, pour qui, constamment « fatigué » (le mot revient telle une ritournelle), ne souhaitait rien tant que le silence. A partir de ce moment, la plupart des lettres de Beckett, harcelé de courriers de toutes sortes, prennent un tour essentiellement informatif.

On méditera cependant cette parole fondamentale, après le rejet d’un décor de scène proposé par le peintre Nicolas de Staël jugé trop expressif : « Moi je ne crois pas à la collaboration des arts, je veux un théâtre réduit à ses propres moyens, parole et jeu, sans peinture et sans musique, sans agréments. C’est du protestantisme si tu veux, on est ce qu’on est. » (janvier 1951)

Confidence à propos du toilettage nécessaire de sa pièce en mars 1949 (le metteur en scène Jean-Pierre Vincent en donne actuellement en France une version où les « deux cents pauses indiquées par Beckett dans ses didascalies » sont jouées comme une partition de silences) d’un écrivain qui admirait aussi Bataille : « Il faut surtout bien dégager l’anus. »

Et ce refus absolu de la grandiloquence, fût-elle inversée : « Je me sens m’éloigner des idées de pauvreté et de dénuement. Ce sont encore des superlatifs » (avril 1950)

Ayant choisi la langue française, « langue de l’infinitésimal » (mars 1950), pour être « mal armé » (Mallarmé, qui était drôle aussi, ne l’oublions pas), Samuel Beckett, sensible à l’argot parisien entendu dans les bistrots du Quartier latin, chercha à « échapper aux automatismes inhérents à l’emploi de la langue maternelle », « horrible langue, que je sais encore trop bien » (juin 1949), ne retournant que rarement en Irlande, pays lié pour lui au deuil et à l’insupportable des conventions bourgeoises.

Le critique d’art Georges Duthuit fut dans ces années de grande création le plus fidèle destinataire de ses lettres, où pointe parfois un grand humour froid, brûlant comme la glace : « Savais-tu que Sade est né au Cochon de lait, ancien Hôtel Condé ? »

Notons de nouveau la grande qualité scientifique de l’édition de la correspondance, pas moins de cent pages (introduction générale, procédures éditoriales, remerciements, abréviations, introduction au volume II, chronologie, remarques) précédant les premières lettres, qu’accompagnent en outre une multitude de notes qui sont un roman encyclopédique à elles seules.

Précision des chefs de chantier : « Les éditeurs peuvent présupposer que la plupart des lecteurs auront accès aux vastes ressources d’internet, qui offre des outils de recherche d’une sophistication et d’une amplitude inimaginables il y a seulement vingt ans. Et donc, par exemple, là où il était de règle de donner une explication sur la notoriété des personnes (« peintre florentin », « compositeur allemand ») et leurs dates de naissance et de mort, la norme est maintenant de ne donner une brève identification et des dates que pour les moins connues. »

Charles Juliet encore : « Il y a en lui une telle gravité qu’il impose silence à votre agitation, vous tire vers le centre, avive soudain ce qui sommeille en votre nuit. »

Confidence de l’auteur de Murphy : « J’ai toujours eu la sensation qu’il y avait en moi un être assassiné. Il me fallait retrouver cet être assassiné. Tenter de lui redonner vie. »

On pourra compléter la lecture de cette correspondance par le bel essai que Stéphane Lambert (travaux remarqués sur Mark Rothko et Nicolas de Staël) consacre au voyage qu’effectua pendant six mois en Allemagne (octobre 1936 – mars 1937) Samuel Beckett, s’interrogeant sur l’acte créateur et les sources d’En attendant Godot – influence probablement majeure du petit tableau de Caspar David Friedrich contemplé à Dresde, Deux hommes contemplant la lune.

En Allemagne, Beckett, essayant de « sortir de la grève qu’avait été sa vie jusque-là », influencé par l’éthique et la métaphysique du philosophe flamand Geulincx (17è siècle), semble enfin trouver la forme qui lui manquait.

Découvrant avec celui-ci que notre inadaptation au monde est en quelque sorte de nature ontologique, l’écrivain entamera alors, à partir de cette impuissance acceptée, une œuvre cherchant à explorer toujours davantage, avec humour et radicalité (la langue jusqu’aux frontières du silence), ces grands fonds qui nous constituent, nous déterminent, et nous égarent tant que nous ne parvenons pas à les circonscrire, ce à quoi s’emploiera, en une adresse à la communauté des vivants (le théâtre comme Purgatoire), En attendant Godot.

Samuel Beckett, Les Années Godot, Lettres II, 1941-1956, édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, traduction de l’anglais par André Topia, Gallimard, 2015, 764p

Couverture Beckett Arlea

Stéphane Lambert, Avant Godot, Arléa, 2016, 174p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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