La littérature à l’estomac des tordus, naïfs et crétins du Nord

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Voici un livre impossible, monstre, rabelaisien, totalement dingue, hilarant et de gai savoir, Cadavre grand m’a raconté, une anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France.

On t’appelle maintenant, cher Nord dégénéré, Hauts-de-France, le petit doigt sur la couture du pantalon, mais baisse ton froc camarade, détends-toi, et, dans le produit de tes viscères cérébraux, lis-nous donc le passé, le présent, et l’avenir de la condition humaine.

Troisième édition d’un livre culte (et dans culte, il y a te, ti, toi min tio gamin), Cadavre grand est un ouvrage indispensable, à côté de la sainte Bible, du manuel à faire les gaufres, et du code pénal, pour qui le paysan et le péquenot du coin sont spontanément des amis.

Territoire ? La Grande Picardie Mentale, ses labours, sa langue, ses Géants égarés, ses ciels pluvieux, sa piété populaire et son carnaval permanent.

Précision : « Cette quête fut lancée par le vociférant abbé Lepécuchel, poursuivie par Martial Lengellé et Ivar Ch’Vavar, puis Alix Tassememouille vint à la rescousse, et bientôt Lucien Suel… Mais les rapports d’Ivar Ch’Vavar, maître d’œuvre, avec ses compagnons et collaborateurs, comme avec ses créatures, paraissent tellement étranges et indémêlables, qu’après bien des hésitations, nous avons choisi de désigner ainsi : « Ivar Ch’Vavar et Camarades », l’auteur collectif de cette sidérante anthologie. »

Qu’est-ce qu’un écrivain authentique, sinon l’obstination d’une voix inventant par son style un trou dans le langage, ainsi celle de Rolande A. (résidant/ayant résidé du côté d’Origny-Sainte-Benoîte, dans l’Aisne), écrivant en trois cent trente-trois octosyllabes monorimés (premier poème du recueil) Cadavre grand m’a raconté… ?

On lit ces vers, et c’est soudain François Villon qui ressurgit : « Ai vu les morts à mon côté / Les démons crabes déités / Tous courants comme des ratés / Parmi les saules étêtés / Des paluds où Dante a été / Quand des Enfers a visité / Des dômes jusqu’aux cavités. »

La puissance du verbe frappe. Ça martèle, cogne, tarabuste, pilonne : « Et le totem de leur médiocrité policière – j’éclabousse / De mon sperme de nègre ta face d’albâtre, ton effigie / Figée. – J’ai fui ! par tous les pores de ma peau noire et j’ai / Rejoint les ports de départ. Mais la mer était morte, », clame dans L’Adieu aux larves Sylvain Aoudja, né en avril 1968 de Jean-Estèphe Aoudja, Camerounais, étudiant en sociologie, et de Claudie Lebas, serveuse dans une brasserie de la ville de Roubaix.

Ils viennent de Equihen, Armentières, Pecquencourt, Cysoing, Amiens, Wambercourt, Saulchoy, Douai, Bray-Dunes, Boscrocourt, font parfois des séjours (prolongés) à l’hôpital psychiatrique de Saint-Venan, sont autant hommes que femmes, écrivent des « poèmes en prose/vers » (Sandrine Bachelet), à la façon Dada (Mauricette Beaussart) ou lettriste (Mathilda Boussemart), pleins de rage anticapitaliste (Farida Bellet-Belkacem), de parodies (Ghislain Biblocque), de génie narratif (Fleuri Delawaere), d’imaginations linguistiques (le parallélopicard de Viviane Lenglacé).

Précédés de précieuses notices biographiques, les poèmes choisis par les anthologues révèlent ainsi toute leur saveur. Exemple (Ghislain Biblocque) : « En 1997, pour sauver son exploitation, il accepte de louer certaines de ses chèvres à un réseau de notables zoophiles. Dénoncé, il est traîné devant la Justice par l’APAVASH (Association pour la protection des animaux victimes d’agressions sexuelles humaines), dont la cheville ouvrière est Sylvie Nève, elle-même poète. »

Ils ou elles s’appellent (liste non exhaustive) Marie-Elisabeth Caffiez (épouse Bournois), Gilbert Carré (dit « Ch’Billard »), Aloysius Catraille (fréquente tout aussi bien la ducasse de Saint-Pol-sur-Ternoise qu’un jeune Danakil de Djibouti), Paul Cézanne (d’Aniche), Christophe (avaleur de sonotone), Christian-Edziré Déquesnes, Monsieur Leduc, Evelyne « salope » Nourtier (connue pour exhibitionnisme du côté de Cambrai, et aventurière spirituelle), Tagheul Shteuchitsu, Elie Minet, Lucienne Nibart, Francine Lecul, Joël Lenfant (répare les voitures par imposition des mains sur le capot).

Ils ou elles réinventent la langue française ou le picard.

Ils ou elles sont timbrés, mais pas toujours.

Ils ou elles sont partout, ici, là, près de chez vous, dans votre lit peut-être.

Témoignage de Mathilda Boussemart, auteure de La pluie sur Zuydcoote, nous sommes au printemps 1982 : « Vers neuf heures du matin, on frappa à la porte. J’allais bien sûr ouvrir et quelle ne fut pas ma surprise de trouver devant moi un ange ! Il était de toute petite taille (guère plus d’un mètre), avec une chevelure d’or jaune, une peau d’or rouge avec des yeux et des lèvres de platine. Son vêtement était une robe qui paraissait faite d’or bleu (peut-être bleuâtre). Il émanait de lui une lumière tremblante et une sorte de bourdonnement comme quand on souffle dans un mirliton. »

Au pays d’Augustin Lesage, mineur et peintre spirite, découvrez en cinq cents pages que rien n’est impossible, et que ce que vous croyez (peut-être) être de la folie douce relève surtout d’une croyance absolue dans la puissance performative et résurrectionnelle du langage.

9782914033633

Ivar Ch’Vavar et Camarades, Cadavre grand m’a raconté, une anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France, avec la collaboration de Lucien Suel, Le Corridor bleu et Lurlure, 2015, 526p

éditions Le Corridor bleu

(amitiés à Olivier Engelaere)

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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