Calme, calme, tout est calme, le monde selon Lawrence Durrell, par Béatrice Commengé

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« Comme le génie, les voyages sont un don des dieux. Mille circonstances diverses les préparent en secret, et quoi que l’on en pense, il est rare qu’ils soient entièrement le fait de notre volonté. Ils surgissent spontanément des plus profondes exigences de notre nature – et les plus profitables ne nous conduisent pas seulement à découvrir de nouveaux lieux, mais aussi de nouvelles richesses intérieures. Le voyage peut être une des formes les plus bénéfiques de l’introspection… »

Ainsi s’exprime l’écrivain anglais Lawrence Durrell dès les premières lignes de Citrons acides, livre consacré à l’atmosphère trouble et troublante de Chypre aux alentours de 1953-1956.

Il y a chez l’auteur du Quatuor d’Alexandrie, né en Inde, envoyé en Angleterre pour ses études (pays vite fui), et ayant trouvé dans le bassin méditerranéen la seule géographie qui lui corresponde totalement, l’idée d’une acceptation du destin équivalant aux nécessités intérieures, ainsi qu’une volonté de ne pas séparer le dehors du dedans, le rêve de la réalité, la vie de la mort (expérience de Bénarès).

Ayant vécu des années décisives sur l’île de Corfou, Durrell n’aime rien tant que la dissolution du temps dans l’espace, la surprésence de la nature (la mer, le maquis) et des objets les plus familiers, la sensation que les plus hautes cultures/civilisations elles-mêmes fondent sous le soleil de midi, ne laissant, quelques années après leur effondrement, qu’un silence de plomb.

Durrell qualifie d’héraldique, son projet à dimension quasi bouddhique de « détruire lentement, mais très soigneusement et sans pensée consciente, le temps. »

« ETRE SANS MEMOIRE, se laisser couler de la grande source de la vie. »

Restent, une fois passé le fracas de l’histoire, le corps au contact de la géométrie des apparences, les bains de mer nus, les femmes aimées/écartelées, l’amitié de quarante-cinq ans avec un ogre bénéfique (Henry Miller), l’écriture quotidienne comme on se jette à l’eau.

Et si comprendre vraiment Durrell nécessitait de fréquenter les lieux où il séjourna, puisque, selon lui, « le paysage est l’ordre du monde qui se fait visible » et que « les êtres humains sont des expressions de leurs paysages » ? Même certitude chez le poète Alain Jouffroy, pour qui le monde est un tableau.

Dans Une vie de paysage, Béatrice Commengé développe cette hypothèse, marchant dans les pas du grand écrivain (on se souvient peut-être de livres précédents écrits au contact de Rainer Maria Rilke ou Modiano), à Darjeeling (Inde), en Grèce (la baie de Kalami à Corfou, Rhodes ), à Londres, en Egypte, en Argentine, à Chypre, en Provence où il passa, notamment à Sommières (sa « corbeille ») près de Nîmes, les trente dernières années de sa vie, et où, jeune écrivain, Béatrice Commengé le rencontra, qui cherchait alors à apprendre auprès d’un être solaire « comment » vivre (s’ensuivra rapidement un voyage chez Henry Miller en Californie).

Pour Béatrice Commengé, pas de lecture sans départ, pas d’amour du texte sans tentative de se rapprocher de l’objet de ses désirs, pas de phrases pleinement accueillies sans impulsion motrice.

Un corps à corps.

Des épousailles profanes.

Se libérer du temps, relier des espaces géographiques discontinus, célébrer le sublime qu’est parfois/toujours la vie, vivre accordé, sont pour l’auteur du Carnet noir – auquel Béatrice Commengé fait plusieurs fois références – des objectifs de chaque instant, et perdre/retrouver le bleu grec, les palpitations purificatrices de l’ultraviolet.

Intuition de la belle enquêtrice : « Sur mon carnet, je note : dénominateur commun à tous les lieux qui ne séduisent pas Durrell : PLATS. »

Dans une lettre à Henry Miller : « Ce combat, qui apparaît sur le papier comme un combat pour écrire, est en réalité un combat pour vivre. »

Ou : « Je veux avaler le soleil et le sentir sur mon nombril. »

Aussi : « Mieux vaut crever de faim à Athènes qu’ailleurs. »

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Béatrice Commengé, Une vie de paysage, éditions Verdier, 2016, 144p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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