Passé les bornes, il n’y a plus de limites, un portrait intime de Jacques Lacan, par Catherine Millot

le

« Il fut un temps où j’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur. D’avoir comme une aperception de son rapport au monde, un accès mystérieux au lieu intime d’où émanait sa relation aux êtres et aux choses, à lui-même aussi. C’était comme si je m’étais glissée en lui. »

Ainsi commence La vie avec Lacan, de Catherine Millot, petit livre assez parfait, parce que reposant sur ce sentiment rare une fois que l’amour a passé, l’amitié teintée d’admiration.

Pas de révélations fracassantes ici, ou d’exhibitionnisme espérant rémunération à hauteur de son débondage, mais une délicatesse de regard, une volonté de dresser au plus juste le portrait d’un homme d’exception par une femme fidèle l’ayant connu intimement, un hommage en somme.

Remarquez l’intelligence de l’article défini « la », quand le déterminant possessif aurait été grossier – parce que Lacan est une force qui va, une énergie brute, taurine, indomptable, et que vivre à ses côtés ne donne pas forcément le droit de tirer la couverture à soi.

Etre pur flux de vie sans mystère aura été pour Catherine Millot, aimante mise à nue par son analyste même, le temps d’une rencontre majeure, un grand soulagement : « Je me sentais transparente pour Lacan, convaincue qu’il avait de moi un savoir absolu. N’avoir rien à dissimuler, nul mystère à préserver, me donnait avec lui une totale liberté, mais pas seulement. Une part essentielle de mon être lui était remise, il en avait la garde, j’en étais déchargée. J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté. »

Qu’était donc Lacan pour autoriser un tel lâcher prise ? Quelle était son éthique ?

Lacan était un homme capable à la fois d’une extrême concentration, et d’un emportement  de nature volcanique – en corps et pensée – un insoumis fondamental attentif à la singularité la plus absolue de l’autre (point de réel), parce que « dépouillé de préjugés ».

Catherine Millot, devenue écrivain (Abîmes ordinaires, La vie parfaite, ô Solitude), et psychanalyste, cite cette intervention, remarquable, de 1975 : « La seule chose qui vaille, ce n’est pas le particulier, c’est le singulier. La règle fondamentale veut dire : ça vaut la peine de traîner à travers toute une série de particuliers pour quelque chose de singulier ne soit pas omis… Si quelque chose se rencontre qui définisse le singulier, c’est ce que j’ai quand même appelé de son nom : une destinée. »

Lacan allait tout droit, jusqu’à l’insupportable, brûlant les feux rouges, conduisant sa voiture tel un fou du volant, ne pouvant souffrir qu’une porte lui soit fermée lorsqu’il avait décidé d’entrer (ses visites dans les églises de Rome, ville à sa mesure).

Travailleur intense, homme d’habitudes paradoxalement fantaisiste, souverain, n’en faisant qu’à sa tête, « il semblait avoir l’entière disponibilité qui n’appartient qu’à la jeunesse, et son insouciance. »

Parsemé d’anecdotes savoureuses (Lacan se jetant nu dans la piscine de sa maison de campagne, à Guitrancourt ou montant L’origine du monde à ses hôtes) et de passants considérables (Balthus, Laurence et Sylvia Bataille, Jacqueline Risset, Gloria, Paola, Olesia Sienkiewicz, Georges Balandier, Jacques-Alain Miller, Umberto Eco, François Cheng, Benoît Jacquot), La vie avec Lacan pourrait être sous-titré, à la façon de Plutarque, « légende d’un homme illustre».

Généreux, baroque, provocateur, caustique (dans le style dadaïste), hâbleur et ferrailleur (au sens des duellistes), rétif au « nous » comme à tout effet d’ensemblisation mortifère – ainsi que son ami Philippe Sollers – Jacques Lacan chercha à inventer la logique d’un nouvel art d’aimer, continuant aussi bien Stendhal (« l’amour-goût » éprouvé pour sa compagne) que, bien entendu, l’aventurier Freud.

Ecrit avec humour (« moi, mon genre, c’était l’inondation »), légèreté, grande intelligence des joyeux non-rapports humains/sexuels, lire La vie avec Lacan est un régal, quand tant de psychanalystes craignant de s’émanciper s’enferment dans un sérieux de plomb : « Ainsi, un jour, je lui racontai un rêve où je perdais mes dents, que j’interprétai comme l’expression d’une angoisse de castration. Lui m’enjoignit aussitôt d’aller chez le dentiste, ajoutant que si Ninon de Lenclos séduisait encore à soixante-dix ans, c’est qu’elle avait, chose rare à l’époque, gardé toutes ses dents. »

Initiateur, transmetteur, éducateur hors pair – il fait par exemple découvrir à sa protégée une partie de l’Europe, associant chaque voyage à la peinture (Breughel, Le Caravage, Titien ou Le Tintoret) – il moque gentiment mais fermement, lors de l’un de ses séminaires les plus fameux, le fantasme de béguinage de celle-ci, bornant les prétentions de l’expérience intérieure par la sagesse du savoir analytique.

Jouant carte sur table, Lacan, « dépourvu de psychologie », n’avait jamais tort, même s’il n’avait peut-être pas toujours raison : « La vie avec lui était alors comme un grand bûcher où disparaissaient toutes les fausses valeurs. »

Une lettre/un livre arrive toujours à destination.

A17824

Catherine Millot, La vie avec Lacan, Gallimard, collection L’Infini, 2016, 114p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s