L’esprit de résistance, par trois fois

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Face à la multiplication de l’insupportable et de l’invivable, que peut signifier aujourd’hui renouer avec l’esprit de résistance qui anima tant de nos aînés, militants de base, syndicalistes, simples citoyens incarnant cette « décence ordinaire » dont parlait Orwell (1903-1950) ?

Objet d’une étude très pédagogique d’Emmanuel Roux – volume George Orwell chez Michalon – l’auteur d’Hommage à la Catalogne est abordé comme « écrivain politique », esprit antitotalitaire. Soucieux de ne pas écraser l’altérité sous le dogme, fût-il le plus apparemment noble, George Orwell recherche les voies d’un « socialisme démocratique », dont la common decency serait le socle, expression désignant un ensemble de valeurs primordiales (« courage, loyauté, dévouement entraide, générosité ») menant aujourd’hui tant d’hommes et de femmes à considérer l’autre, à Calais, Athènes ou Paris, comme leur prochain, quelles que soient sa nationalité, sa condition sociale ou ses orientations religieuses.

L’instituteur, écrivain, ancien du stalag, Georges Hyvernaud (La peau et les os, 1949) est cité en exergue : « Autrefois, un homme, quand il était là, c’est qu’il était là : complet, entier, rassemblé. Mais aujourd’hui on ne sait plus ce qui est absence, ce qui est présence. On avance en somnambule parmi les apparences, des reflets et des fantômes. »

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Comprenons que sans l’autre, et sans une inébranlable force de conviction, nous avançons dans la vie comme des entités mutilées, incomplètes, inaccomplies.

Solidaires des marginaux et des plus humbles, avec qui il partagea un quotidien souvent âpre, George Orwell fut en quelque sorte un marxiste libéral, c’est-à-dire défenseur à la fois de la cause du peuple et des libertés fondamentales des individus.

Publié dans la collection dirigée par le juriste Antoine Garapon, « Le bien commun », aux éditions Michalon, ce volume est à lire dans le prolongement de dizaines d’autres titres – bientôt cent – offrant un éclairage précieux sur les évolutions de notre monde et ouvrant des perspectives parfois inédites sur le droit, la justice, la politique par le biais de l’analyse d’œuvres majeures de notre patrimoine, classique ou contemporain  (Beccaria, Benjamin Constant, Amartya Sen, Axel Honneth, Cornelius Castoriadis…).

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Titre d’un recueil de textes inédits du philosophe Vladimir Jankélévitch publiés par les éditions Albin Michel, L’esprit de Résistance fait aussi partie de ces livres que l’on est heureux de découvrir quand l’accablement gagne.

Dans une allocution prononcée au colloque de l’Unesco organisé contre la prescription des crimes de guerre en 1971, l’auteur de L’irréversible et la nostalgie, cite le grand critique d’art Jean Cassou, membre du réseau du Musée de l’Homme durant la guerre : « Le parti des victimes doit être fort. Nous n’avons plus une seule larme à verser pour la justice, nous devons exiger la justice. Nous voulons que la justice fasse connaître sa force. Nous devons nous habituer à l’idée que la force a changé de camp et le choix d’opprimer la force chaque fois que la force se montre inique, sadique et stupide. »

Renouant avec l’idée universaliste de l’homme moral, réfléchissant à la philanthropie après Aristote, les stoïciens, le prophète Isaïe et les Evangiles, Vladimir Jankélévitch, pour qui la défense des juifs comme de tout être discriminé fut un combat de fond, conclut, contre le retour des pensées criminelles : «Quand deux hommes l’un à l’autre étrangers et inconnus l’un pour l’autre se rencontrent dans la solitude d’un désert, dans la montagne ou au milieu de l’océan, ces deux hommes se saluent ; ils entrent en rapport sans avoir besoin d’être présentés l’un à l’autre. Ils se serrent la main sans autre forme de protocole. Ils sont seuls dans la nature hostile mais ils se connaissent déjà parce qu’ils sont tous les deux des hommes : c’est là, dans la nature hostile, leur fraternité essentielle. »

Parce que l’autre est autre, il est pour moi possibilité de recommencement, aube nouvelle, chance, idée fondamentale que porta, verbe haut, un homme qui  n’oublia jamais  le sens du mot fidélité (aux assassinés, aux juifs martyrisés, à Israël), tout en questionnant sans cesse les notions de pardon et de véritable engagement moral.

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Héritier des Deleuze et Guattari de L’Anti-Œdipe, du Pierre Bourdieu de La Distinction, du Michel Foucault de Surveiller et punir, et d’Erving Goffman (Stigmates), Geoffroy de Lasganerie développe dans Juger (chez Fayard) l’idée d’une sociologie véritablement critique, et non plus seulement descriptive ou ethnologique, posant sur la structure même de l’Etat des questions généralement informulées. Quand un préfet ordonne aux bulldozers de détruire une zone de misères, quand des CRS sont chargés de participer à une entreprise répressive, il importe bien évidemment de se demander si ce que l’on prétend être des opérations de maintien l’ordre ou de sécurité sanitaire sont vraiment ce que l’on nous présente comme telles.

La violence est-elle au fondement même de l’Etat, ou n’est-elle qu’un de ses attributs malheureux ?

Lorsque des déshérités/non-héritiers subissent de plein fouet l’arsenal répressif (dans la rue, au tribunal) d’un Etat certain de sa légitimité, il convient d’interroger en son essence même, avec toute la force de l’analyse sociale, ce que ce mot recouvre, et sans pour autant adopter des positions qui seraient forcément, donc aveuglément, antiétatiques : « Le pouvoir que détient l’Etat et qu’il exerce, de fait, sur nos vies, sur notre liberté, sur nos biens, sur nos destins, est d’une intensité telle que le confronter à des questionnements radicaux et éthiques relève d’une nécessité quasi ontologique. Il faut faire comparaître l’Etat à son tour, et exiger que les forces qui nous sont appliquées relèvent de logiques rationnelles, justifiables, intelligibles. »

Il y a tension entre la performativité d’un cadre juridique tendant à produire des sujets à son image, et réalités des êtres ou « contre-sujets » (pour une part, par exemple, ces hommes et femmes de bonne volonté aux côtés des migrants) inventant des formes disruptives et mettant en question l’ordre supposé de ce qu’est la Justice dans son fonctionnement ordinaire, banal, ennuyeux – « le lieu d’une agression », d’une blessure infligée sciemment à celle qu’elle dépossède au nom d’une logique adossée à la notion de responsabilité de l’individu (être responsable de ses actes) qu’il s’agirait sans angélisme de problématiser amplement.

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Puisque l’Etat nous met à ce point à sa disposition, exerçant le monopole de la violence afin d’ « assurer la cohésion d’un territoire contre l’anarchie, les guerres privées, la sédition permanente », il importe de mettre en question cette supposée « violence pacificatrice », dont quiconque se retrouve confronté à la machinerie judiciaire largement dépersonnalisante comprend la cruelle réalité.

Cherchant à rendre visible ce que simplement l’Etat fait, Geoffroy de Lagasnerie remarque : « La logique de l’Etat est de masquer ses actions, de les faire passer pour autre chose. L’Etat est l’instance qui parvient à faire passer ses actions violentes pour non violentes. »

A Calais, à Grande-Synthe, beaucoup se battent du côté des migrants pour construire des logements, inventer des solutions alternatives aux dispositifs d’Etat, imposer aux yeux de l’autorité ce que sont des conditions de vie dignes.

On peut lire dans Juger : «  Une pratique émancipatrice doit opérer de façon stratégique. Elle peut donc être conduite à recourir, selon les cas et les situations, à des instruments qui peuvent, au premier abord, sembler contradictoires. Puisque l’Etat pénal individualise les causes pour juger, critiquer les opérations du droit nécessite de réfléchir sur les effets de la violence que produit cette occultation des forces sociales. Mais, d’un autre côté, puisque l’Etat socialise les actions interindividuelles et leurs effets pour réprimer, il est nécessaire de lui opposer une vision libertaire qui défait les perceptions qu’installent des concepts totalisants comme ceux de société, de conscience collective, etc. D’un côté, donc, il s’agit de faire jouer une vision sociologique contre une vision individualisante et, de l’autre, une vision libertaire contre une vision socialisante. »

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Emmanuel Roux, George Orwell, La politique de l’écrivain, Michalon, 2015, 128p

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Vladimir Jankélévitch, L’esprit de Résistance, Textes inédits, 1943-1983, textes réunis er présentés par Françoise Schwab, Albin Michel, 2015, 366p

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Geoffroy de Lagasnerie, Juger, L’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, 2016, 302p

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Merci au dessinateur Damien Roudeau pour les images de la jungle/forum de Calais illustrant cet article.

Un merveilleux/douloureux petit livre écrit avec la journaliste Marie Françoise Colombani, Bienvenue à Calais, les raisons de la colère (Actes Sud, 2016, 48p), est en vente au profit de l’association L’Auberge des migrants.

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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