Evohé, ou le carnaval des corporéités, par Mélina Jaouen

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Mélina Jaouen, photographe vivant à Brest, aime la monstruosité, la nudité, l’ordre et la transgression.

Engagée dans une quête permanente concernant le propre de l’homme, les codes de la féminité et les possibilités de vivre ensemble, suivre l’évolution de son travail s’avère passionnant.

Les pages de L’Intervalle lui offrent une hospitalité sans condition.

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Comment avez-vous rencontré les danseurs que vous avez photographiés ?

En janvier 2016, le chorégraphe Arnaud Pirault a rassemblé une dizaine de personnes autour d’un travail qu’il nomme HORS. L’objectif était de fédérer le groupe autour d’un processus dramaturgique qui mêlait l’affirmation de soi par la danse, l’individuation par le corps, l’effort, l’épuisement, l’improduction, la paresse. Ce travail devait permettre d’interroger les libertés du corps, de jouer avec le vêtement – le sien et celui de l’autre – de jouer sans habit, de s’en affranchir. De développer son écoute – de soi, de l’autre, du groupe.

Ce workshop s’est déroulé Au Maquis, qui est à la fois un collectif d’artistes et un lieu culturel, politique et artistique, implanté à Brest. C’est sur l’invitation de la comédienne Anaïs Cloarec que j’ai eu la possibilité de m’associer au groupe de travail.

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Quelles étaient vos attentes ? Vos consignes ?

J’ai bénéficié d’une très grande liberté et n’ai reçu aucune consigne particulière. L’invitation n’avait pas pour but de témoigner, de retranscrire le stage, mais bien de m’offrir un espace de travail, une matière brute à photographier.

La salle mise à disposition m’intéressait particulièrement : espace lisse et blanc, white cube, page blanche ou les corps allaient parfaitement s’écrire Cela fait plusieurs années que j’utilise des « laboratoires blancs » (expression du photographe et critique Christian Gattinoni), des espaces qui fonctionnent comme des décors sans qualité, pure lumière, pure surface, et qui deviennent les scènes où se jouent les « théâtres des métamorphoses » que je recherche.

Ne connaissant pas les danseurs, je n’avais pas d’attente particulière concernant leurs danses. J’ai donc pu utiliser un regard neuf, sans a priori ou espérances trop précises. La seule règle découlait de l’anonymat que me demandaient certaines personnes. Le jeu a été de savoir capter certains corps en évitant les visages. Cette contrainte s’adaptait d’ailleurs parfaitement à ma recherche obsessionnelle de corps inquiétants et énigmatiques, qui se risquent à l’effacement de l’identité, à la perte de soi.

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Quel type de concentration adoptez-vous lors d’une telle séance de prise de vues ?

Ayant pour habitude de mettre en scène mes images, j’ai bien sûr été bousculée par ces corps que je ne maîtrisais pas et que, pourtant, je devais rapidement m’approprier.

L’atelier s’est déroulé sur cinq jours et ma photographie a suivi le rythme et l’évolution du groupe. L’un des enjeux étant l’épuisement, certaines « séances », durant lesquelles je photographiais en continu, ne m’arrêtant que lorsque les danseurs s’arrêtaient, duraient plus d’une heure. J’aime l’état de transe et de concentration extrême dans lequel cela me met. La scène est grande et les danseurs nombreux. Comme c’est de l’improvisation, mon regard est assez animal, je scrute et me concentre alternativement sur tel ou tel danseur, espace occupé. Parfois, je suis un ou deux danseurs pendant un certain moment, parce que je sens que c’est lui, elle, qui effectue ou va effectuer les mouvements, les attitudes qui m’intéressent et que j’attends plus ou moins consciemment.

J’ai particulièrement recherché les interactions qui se créaient entre deux ou plusieurs personnes. Les liens, les gestes interpersonnels, les relations de soutien, de douceur, de protection ou, au contraire d’agressivité, de domination, de soumission.

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Vous recherchez Dionysos avec un calme apollinien. Pourquoi une telle fascination pour les bacchantes dans votre travail ?

Les bacchantes interrogent notre relation à notre propre corps et au corps de l’autre, à l’expression des désirs, et aux forces naturelles et sociales qui les libèrent ou les contraignent. « Il y a un théâtre dans la personne de chair », énonce le dramaturge Valère Novarina. C’est, je crois, un carnaval sanglant qui se joue dans le théâtre des bacchantes, une parade rituelle de libération des pulsions les plus primaires, les plus animales, oscillant entre offrande et sacrifice. En associant amour et cannibalisme dans leur fureur bachique, elles mettent en scène la violence du désir. Associées à la folie féminine, ces parades amoureuses et mortelles créent des corps en quête d’identité et de divinité. Je souhaite peut-être ainsi, dans de tels états de corps, retrouver une dimension sacrée de l’art, celle du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud.

 « Le destin dionysiaque est celui du corps morcelé qui ne peut jamais devenir entier », écrit l’intellectuel allemand Dietmar Kamper.  C’est un corps incomplet, qui se cherche, s’expérimente. C’est un corps qui interroge ses possibilités de transformation et de création. En cela, il est lié à la liberté, à la subversion. Les bacchantes nous questionnent sur le droit des individus à s’inventer en dehors des normes, à s’ouvrir, à se mettre HORS du carcan de soi, à se transformer tout en assumant une part d’animalité, de sauvagerie, de monstruosité.

Cette inquiétante étrangeté du monstre et de ses métamorphoses scande l’ensemble de mon travail.

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 Comment aller plus loin encore dans la recherche du monstre ?

Ce dont j’ai envie, c’est de mettre en scène des danseurs dans une vidéo. Parler d’amour, de sexualité, de pulsion de mort, de vie, de phobie et de transgression. Utiliser la temporalité en poursuivant ma construction d’images autour du « carnaval des corporalités ». « Carnaval » au sens premier, du latin « carnis levare » qui signifie « ôter la viande, la chair » autrement dit prendre une autre peau, et soulever le secret des corps.

J’aimerais filmer des animaux également. Et retravailler sur mon propre corps, sur des performances.

 Le 69e festival de Cannes se déroule actuellement. Le film Grave a fait sensation à la Semaine de la critique et m’intéresse intuitivement beaucoup. La cinéaste Julia Ducournau y met en scène une jeune étudiante, Justine, dans une école vétérinaire. Lors d’un bizutage, on force la jeune femme à avaler un rein de lapin. C’est la première fois de sa vie qu’elle commet un tel acte, et les conséquences sont étonnantes : Justine chavire. Elle a vraiment très envie de goûter autre chose… de plus humain.

 Cette thématique du cannibalisme m’amuse et m’intéresse. C’est un des plus grands tabous de nos sociétés. Objet de la plus grande fascination, des fantasmes les plus fous. Admiré pour sa portée magico-religieuse ou répudié comme la pire des abominations. L’horreur qu’ ́il suscite et la réprobation morale qu’ ́il soulève le situe au-delà de l’acceptable et l’apparente à un fait social total.

Sans aller forcément jusqu’à ces régimes extrêmes, la question du rapport à la nourriture, à sa place dans la fête, dans les rites m’interpelle.

 Propos recueillis par Fabien Ribery

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 Site de Mélina Jaouen

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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