Nouakchott, tentative de description d’une ville, par le photographe Christian Vium

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Ville Nomade, de Christian Vium, 21eme prix HSBC pour la photographie, est un livre de géographe autant que de poète.

Cherchant à comprendre/circonscrire au mieux la ville de Nouakchott, capitale de la Mauritanie, Christian Vium, dans une démarche quasi scientifique, rassemble en une petite centaine de pages des documents permettant d’approcher un lieu bordé de toutes parts par le sable du désert et les constructions fantomatiques (tentes, cabanes, ruines) : portraits d’habitants (somptuosité du travail à la chambre, peut-être), extraits de rapports (Nomades et nomadisme au Sahara, Charles Toupet, 1963), poèmes (La Mauritanie contre vents et marées, Mokhtar Ould Daddah (1960), Karthala, 2003), photographies anonymes vernaculaires, photogrammes issus de films (Nouakchott, 1976), carte (d’Aurélie Thénot), vues aériennes, plans, traces diverses, informations multiples, d’ordre météorologique (la pluviométrie), économique ou politique (images des colonels Moustapha Ould Mohamed Saleck ou Maaouija Ould Sid Ahmed Taya)…

Faisant de chaque archive une pièce supplémentaire du puzzle anthropoétique qu’il construit, Christian Vium utilise l’appareil photographique comme une façon de documenter le monde (les motifs sur un rideau, la circulation des êtres dans l’espace, au marché ou dans la rue, les moyens de transport, les routes, les animaux), sans enfermer sa pratique dans la sécheresse d’un travail de topographe ethnologue, même si, volontiers géomètre, l’artiste note précisément les coordonnées spatiales du lieu de chaque prise de vue. Ce panier de basket offert par la marque Sprite ? Cherchez-le ici : 18.0118°N / 15.5911°O

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Majesté des présences, mosaïque des couleurs, écrasement de plomb du soleil, griffures/glyphes de la réalité, bricolage et intemporalité.

Cet écrit de 1971 : « Avec la Cyrénaïque et l’ancienne Transjordanie, la Mauritanie est sans doute le seul pays au monde dont la population doit en très forte majorité nomade. Sur environ 700 000 personnes, près de 500 000 vivent de la nomadisation. De plus, la population urbaine ne représente que 7% du total, ce qui est le chiffre le plus faible de tous les Etats de l’Afrique de l’Ouest. Aussi la majeure partie du gouvernement central n’est-elle pas issue des couches citadines, mais est au contraire recrutée parmi les chefs de tribu habitués à vivre les problèmes de la nomadisation. Enfin, ce n’est que tout récemment que l’industrie a pénétré en Mauritanie. » (Charles Toupet)

Ville nomade se développe ainsi partir de points de tension remarquables, entre dedans et dehors (marges, périphéries), nomadisme et sédentarisme, visages farouches ou fragiles d’une ville constamment menacée d’engloutissement par le sable, et les inondations (effets délétères du réchauffement climatique).

En 1958 surgissait Nouakchott sur une « zone de campements nomades », ville où il n’y a littéralement rien à voir (de la répétition, pas de patrimoine pittoresque, une quasi absence de divertissements), donc tout à regarder. Sa chance ? posséder de l’eau.

Peu d’objets dans les maisons, peu d’ancrages, Nouakchott, « trait d’union entre le monde arabe et l’Afrique subsaharienne » (Armelle Choplin), carrefour, pur flux et pure stase à la fois, zone tampon, est une ville en instance de départ. Nature hostile/austère, la société maure s’invente, c’est le far west, dans une précarité durable.

Ici, Kandahar, Fallouja, Las Palmas ou Bagdad sont des noms de quartiers.

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On reconnaît des formes, des parpaings, des montagnes de pneus, mais Il y a aussi des objets non identifiés, repères sans séduction qui nous perdent.

Etrangeté d’un homme portant des ballons gonflés à l’hélium, comme dans une fête foraine américaine.

Soutenu – entre autres – par la Fondation de France, le département d’anthropologie de l’université de Copenhague, le centre d’études cultures et société de l’université d’Aarhus, l’institut danois de Damas, le Center for Photography de Santa Fe (Etats-Unis), Ville nomade est un livre de recherches autant qu’un objet à haute densité poétique

Un mirage sort du sable, un livre fait apparaître une ville.

Une feuille se détache, c’est un extrait de Mille plateaux (Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980) : « La carte ne reproduit pas un inconscient fermé sur lui-même, elle le construit. Elle concourt à la connexion des champs, au déblocage des sans organes, à leur ouverture maximum sur un plan de consistance. Elle fait elle-même partie du rhizome. La carte est ouverte, elle est connectable dans toutes ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications. Elle peut être déchirée, renversée, s’adapter à des montages de toute nature, être mise en chantier par un individu, un groupe, une formation sociale. On peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une méditation. »

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Christian Vium, Ville nomade, textes de Diane Dufour et Armelle Choplin, Actes Sud / Prix HSBC pour la photographie, 2016, 94p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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