Berlin, l’élargissement d’une ville, par Hanns Zischler

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L’ancienne Cathédrale de Berlin avant son dynamitage, photographie F. A. Schwartz, 1893. © Landesarchiv Berlin.

Les éditions Macula publient des livres très bien composés et d’une grande intelligence de propos.

Dernière pépite, Berlin est trop grand pour Berlin de Hanns Zischler, acteur (chez Wim Wenders, Chantal Akerman, Jean-Luc Godard, Olivier Assayas), photographe, éditeur, écrivain, historien, esthète, et amoureux d’une ville construite sur le sable, territoire mouvant qu’il ne cesse d’arpenter depuis quarante ans.

Livre où les images (cartes, plans, coupes sédimentaires, planches de végétaux, documents visuels de toutes sortes) comptent autant que l’écrit, l’essai de Hanns Zischler  cherche à approcher au plus près une ville paradoxale, « ville sans racines », prise entre désir d’expansion constant, monumentalité (le projet Germania du Troisième Reich) et folie de destruction.

Incipit : « Lorsque j’ai eu l’idée du présent livre, il m’importait d’explorer en profondeur le sentiment diffus que c’est en s’abandonnant à son insatiable appétit d’extension que Berlin court après le fantasme d’être une grande ville ou une métropole internationale. »

Indifférente à son passé, ou fascinée par ses fétiches (les débris du Mur), cette Ville-Etat polycentrique conquise sur les eaux – à l’origine se trouvait là une vallée glaciaire – regroupait en 1933 plus de quatre millions d’habitants tout en faisant de l’anti-historisme et du désir de gravats des pulsions de fond.

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L’ancienne Cathédrale de Berlin au moment de son dynamitage, photographie F. A. Schwartz, 1893. © Landesarchiv Berlin.

Instable, provisoire, Berlin multiplie les parcs là où l’humus est parfois peu présent, mais où prolifèrent sangliers (près de dix mille), lièvres et renards – autrefois aussi les vipères péliades.

Hanns Zischler reprend avec justesse cette phrase de Karl Marx qui résonne comme un koan : « Le secret de la noblesse, c’est la zoologie. »

Etudiant, selon la méthode d’une poétique du montage de documents proche de celle de Sebald, de Walter Benjamin – comment ne pas penser ici à son chef d’œuvre inachevé, Paris capitale du XIXème siècle, le livre des passages ? – ou même, plus près de nous, de Jean-Christophe Bailly, la faune, la flore, la géologie d’une ville dont faire l’inventaire s’avère impossible, Hanns Zischler tente de saisir le système nerveux et l’inconscient d’une ville (ce qu’on appelle le génie d’un lieu), attentif à ses bâtiments (« une ville qui s’affiche de plus en plus comme un musée de l’architecture, mais un musée non planifié, sans ligne ni idée directrices ») comme à ses témoins majeurs.

Passent ainsi la poétesse Gertrud Kolmar, se réfugiant dans son art  quand la ville devient assassine sous Hitler, ou l’impressionnant Oskar Huth croisé dans un bistrot de Charlottenburg, insoumis fondamental, génial faussaire hors du temps : « Sous son camouflage de normalité et son masque d’employé ( !), à rebours du progrès motorisé et de la locomotion mécanique, il incarne une espèce de trappeur, de coureur des bois. C’est non seulement un autre espace urbain qu’il parcourt, plus ou moins archaïque, pré-technique, mais aussi un autre temps, ce qui l’apparente, par sa silhouette et son mode de déplacement, à la mystérieuse DL du Vineland de Thomas Pynchon : comme elle, Oskar maîtrise le kasumi, la faculté de se fondre dans le brouillard, et il le dit lui-même : je suis déjà ailleurs. »

Dénonçant après le critique d’art Karl Scheffler la laideur emphatique de la Nouvelle Cathédrale (Neuer Dom) – « cette façon de bâtir, c’est comme si un anatomiste prenait différents morceaux de vongt chevaux pour les assembler et en faire un cheval idéal. Le spécimen ainsi construit serait non seulement mort mais il serait en outre affreusement dépourvu de caractère propre » – ou celle de l’Alexanderplatz (« hernie de Berlin »), l’essayiste ambitionne, contre la grandiloquence d’un Grand-Berlin toujours fantasmé, de se mettre à l’écoute des enfants (relevé de leurs différents jeux dans les rues) comme du vocabulaire berlinois populaire.

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Équipe de manœuvres payés à la tâche (Akkordkolonne) lors du creusement du canal au sud de Berlin. © Landesarchiv Berlin.

Berlin est trop grand pour Berlin est aussi un projet politique : « De nouveaux bâtiments en combinaison avec des constructions sur l’existant, une protection des locataires dans les différents cœurs de la ville, le renforcement massif des transports publics et le maintien garanti d’espaces sans destination particulière : telles sont les recettes de politique d’urbanisme qui mériterait d’être expérimentées pour lutter contre les ségrégations qui se dessinent. »

Marcher Berlin en géopoète, se couler dans son flux (prendre par exemple la ligne de bus 104, de la Brixplatz à Stralau, et photographier ce qui apparaît), observer ses lignes de forces comme les traces de ses métamorphoses, tel est le beau travail de Hanns Zischler que restitue avec sensibilité un livre sans conclusion et de haute qualité de vision.

Sans conclusion ? Parce que Berlin ne finit jamais, comme « les ondes temporelles de l’époque nazie qui se propagent en cercle » et semblent encore frémir des années après son effondrement.

Berlin_HD

Hanns Zischler, Berlin est trop grand pour Berlin, traduction de l’allemand par Jean Torrent, 200p, 146 illustrations couleur et 77 illustrations noir et blanc

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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