Rosa est sans pourquoi, hantises nazies et écritures du mal

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Günther Anders et Hannah Arendt

En 1988, le philosophe allemand Günther Anders écrivait, dans sa deuxième lettre ouverte à Klaus Eichmann, fils du planificateur de la Solution finale, Adolf Eichmann, à propos d’une époque où prolifèrent les révisionnistes : « Ici, en Europe, il y en a en tout cas des millions qui, gênés par le nom d’Auschwitz, demandent impatiemment, en martelant leur droit, qu’on en finisse une bonne fois avec notre « regard de colère jeté vers le passé ». Et parmi ceux qui le réclament, il se trouve aussi, comme je vous l’ai dit au début, des intellectuels, des savants. »

Deux ans plus tôt, en France, paraissait l’un des ouvrages les plus importants de l’historien Pierre Vidal-Naquet, Les assassins de la mémoire, « Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme. Premiers mots : « Ce petit livre est né d’une constatation : depuis deux ans environ, l’entreprise « révisionniste », je veux dire celle qui nie les chambres à gaz hitlériennes et l’extermination des malades mentaux, des Juifs et des Tsiganes, et de membres des peuples considérés comme radicalement inférieurs, les Slaves régulièrement, a pris une ampleur inquiétante. »

Marcel Gauchet a parlé d’ « inexistentialisme » pour évoquer ces réalités indéniables qui soudain, selon l’air idéologique du moment (Faurisson et consorts), sont marquées du sceau du soupçon.

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Sont entrés récemment au Panthéon quatre témoins majeurs du  totalitarisme génocidaire en Europe, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Jean Zay, Germaine Tillion et Pierre Brossolette, grandes figures de la Résistance. Ce choix est bien sûr éminemment symbolique, à l’heure de ce que d’aucuns considèrent comme le retour des années 30, titre d’un ouvrage collectif paru il y a deux ans chez Flammarion. On retrouve en effet aujourd’hui une même volonté de maintenir coûte que coûte l’orthodoxie économique en période de crise et de spéculation effrénée (baise du périmètre d’intervention de l’Etat, chute des salaires, chômage qui grimpe), mais aussi la montée des extrêmes sur fond de xénophobie permanente et de réveil identitaire.

On comprend bien dès lors la volonté de nombre d’éditeurs de reposer, à travers les auteurs qu’ils soutiennent, la question du mal et de la haine, rouvrant inlassablement le dossier de l’Allemagne nazie.

Anne Weber, arrière-petite-fille d’un écrivain dont l’envergure intellectuelle en fit l’ami de Walter Benjamin, questionne dans Vaterland – texte d’abord écrit en allemand, traduit ensuite par ses soins en français – par le prisme du portrait fin de son aïeul, appelé Sanderling, la responsabilité des pères dans la transmission, ou non, d’une idéologie menant tout droit à la guerre d’extermination, puisque l’auteur de Psychologie du carnaval eut un fils farouchement nazi, dont il n’était pas de bon ton d’évoquer la mémoire. Récit menant l’enquête avec la grâce de l’insoutenable légèreté, Vaterland se demande aussi ce que peut bien être la « germanitude » et les fantômes ou traces qu’elle impose à chaque nouvelle génération.

Il n’est pas toujours facile de réinventer son héritage. Thomas Harlan, ami de Robert Kramer et d’Aimé Césaire, n’a ainsi cessé, par ses engagements politiques (aux côtés des dissidents de la RDA ou des militants de Lotta Continua par exemple), littéraires (une lettre au père intitulée Veit, des romans) et cinématographiques, d’interroger une figure paternelle, le réalisateur Veit Harlan, qui mit sa puissance de création au service du régime nazi, tournant sous les applaudissements de Goebbels Le Juif Süss, film de propagande antisémite qui eut un succès considérable. Commentaire de la traductrice Marianne Dautrey : «  Le Juif Süss fut vu par vingt millions de personnes, à l’époque. Thomas Harlan rapporte que chaque projection du film était suivie d’attentats antisémites et que, devant ce phénomène, le ministre de la Propagande décida d’en imposer la vision à tous les SS en poste dans les camps d’extermination afin d’affermir leur ardeur au travail. »

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Affiche du film Le Juif Süss

Rosa, premier roman de Thomas Harlan (1929-2010), à la tonalité aussi noire que fantastique, revient, au travers d’un couple de personnages vivant dans un trou – et suivi sur un vaste empan chronologique, de 1949 à 1991 – dans les alentours du village de Chelmno, lieu du premier camp d’extermination nazi, au plus près d’une terre ayant avalé et régurgité la cendre des suppliciés.

Accumulant les phrases amples, voluptueuses, entêtantes, imprenables, Rosa est un voyage en Pologne, autant dire au pays de l’impossible, construit à partir d’un fait divers : la découverte par l’auteur dans les archives judiciaires du tribunal de Kolo d’une affaire de recel concernant une dite Rosa Peham, possédant des alliances volées aux cadavres de Chelmno, mort-vivante d’un roman d’apocalypse multipliant les archives, les indices, les témoignages et les visions fantasmatiques en une polyphonie hallucinée.

Rosa est un livre souverain, échappant autant qu’il obsède, fruit de visions tentant de rendre compte de ce qui ne se raconte pas, sinon peut-être, après Celan, dans le langage opaque et cristallin des noirs nuages.

Dans son journal réédité aujourd’hui, La haine et la honte – Hannah Arendt le jugeait de toute première importance – l’aristocrate et romancier Friedrich Reck-Malleczewen, qui l’avait enterré dans son jardin, livre une réflexion sur la nécessité de l’effondrement de l’Allemagne nazie, honnie, vomie, seule chance probable de la purifier radicalement de ce qui l’aura transformée en fabrique de « babouins » sanguinaires.

Onze ans après la parution en Allemagne, en 1947, de ce journal secret, Fritz Bauer, procureur général du Land de Hesse, est chargé d’enquêter sur les crimes nazis. Grâce à lui et les magistrats qu’il dirige – sujet du film Le Labyrinthe du silence – eut lieu de décembre 1963 à août 1965 à Francfort le « procès d’Auschwitz ». Si la « responsabilité éternelle » de l’Allemagne dans la Shoah (Angela Merkel) est désormais reconnue, long fut pour la société civile le chemin qui lui permit d’ouvrir les yeux sur l’innommable. Et, même si la majorité des cadres nazis parvint à échapper à la justice, c’est grâce à l’obstination de Bauer qu’Eichmann fut enfin arrêté par le Mossad à Buenos Aires, et jugé en 1961.

En France, Beate et Serge Klarsfeld – elle est Berlinoise, fille d’un ancien soldat de la Wehrmacht ; il est niçois, orphelin d’un père raflé sous ses yeux et assassiné à Auschwitz – viennent de se rencontrer. Ils consacreront leur vie à traquer partout dans le monde les nazis reconvertis – jusqu’à l’arrestation en Bolivie de Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo à Lyon – et les collaborationnistes vichyssois les plus compromis (Touvier, Bousquet, Papon…).

Décidément, le passé ne passe pas, les documents surgissent encore et encore, toujours aussi stupéfiants. Dans Clandestine, Marie Jalowicz Simon raconte ses années d’errance à Berlin pendant toute la durée de la guerre – à vingt ans, en juin 1942, cette jeune femme cultivée et de nature solaire prend la décision de ne plus porter l’étoile juive, comprenant très vite qu’on ne revient pas de l’Est – faisant la description précieuse d’une ville certes gagnée par la haine, mais plus complexe qu’on a pu le penser jusqu’alors.

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Marie Jalowicz Simon

Toujours en mouvement, notant avec bonheur les particularismes du parler berlinois, dans les bistros notamment, elle arpente en tous sens avec un courage, une lucidité sans faille et une chance quasi miraculeuse une ville devenue souricière, où les solidarités ne sont pas si rares. Parole de la communiste Trude Neuke : « A partir de maintenant, et jusqu’à la victoire de l’armée Rouge [un soldat violera son amie], je prends la responsabilité de ta vie. »

Ce n’est qu’en 1997 que Marie Jalowicz Simon, devenue après la guerre professeur d’histoire de la littérature de l’antiquité, racontera à son fils, l’historien Hermann Simon, ses années incroyables, dans un récit (77 cassettes, 900 pages) jamais manichéen, témoignant d’une intégrité bouleversante.

A ses parents, en son for intérieur – nous sommes en 1942 : « Vous n’avez pas à vous faire le moindre souci pour moi. Votre éducation m’a façonnée en profondeur. Ce que je vis là n’a pas la moindre influence sur mon âme, sur mon évolution. Il faut simplement que j’y survive. »

A son fils, bien après la guerre : « Crois-tu que la populace, n’importe où dans le monde, si l’on avait attisé artificiellement ses plus bas instincts, se serait comportée autrement que la populace allemande ? Des Allemands ont assassiné des millions de juifs. Mais ce sont des Allemands aussi qui, risquant leur vie, ont fait de grands sacrifices pour m’aider à survivre. »

A son mari, le 2 novembre 1946 : « Les forces réactionnaires ont refait complètement surface et sont favorisées au maximum par les puissances qui appliquent à l’Allemagne une politique coloniale et dont les objectifs politiques ne s’embarrassent d’aucun idéalisme, parce qu’elles vénèrent le capital comme principe suprême. Nous sommes de la merde – aujourd’hui comme hier. Qui n’était pas nazi avant ne peut que le devenir maintenant. »

Un de ses élèves : « Elle arrivait à ses cours une cigarette à la main et remarquablement bien habillée. C’était très peu ‘allemand’ et naturellement formidable. Son regard vous toisez des pieds à la tête et vous transperçait. »

Leçon de survie d’une clandestine d’une grande intelligence : « Dans une situation anormale, il ne faut pas se comporter normalement. Il faut s’adapter. »

 En 1932, la philosophe prolétarienne Simone Veil, enquêtant à Berlin sur la montée du parti national-socialiste, écrit : « Le calme même a là-bas quelque chose de tragique. »

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Thomas Harlan, Rosa, traduit par Marianne Dautrey, L’Arachnéen, 2015, 221p

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Marie Jalowicz Simon, Clandestine, traduit par Bernard Lortholary, Flammarion, 2015, 433p

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Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yvan Gastaut, Les années 30 sont de retour, Flammarion, 2014, 352p

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Anne Weber, Vaterland, Seuil, 2015, 242p

Marie-Josèphe Bonnet, Plus fort que la mort. Survivre grâce à l’amitié dans les camps de concentration. Germaine Tillon, Geneviève de Gaulle, Simone Veil, Odette Fabius…, Editions Ouest-France, 2015, 174p

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Friedrich Reck-Malleczewen, La haine et la honte. Journal d’un aristocrate allemand, 1936-1944, Vuibert, 2015, 286p

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Simone Veil, Ecrits sur l’Allemagne. 1932-1933, Rivages Poche, 2015, 198p

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Beate et Serge Klarsfeld, Mémoires, Fayard-Flammarion, 2015, 686p

Giului Ricciarelli, Le labyrinthe du silence, film allemand, 123 minutes, sortie avril 2015

Lars Kraume, Fritz Bauer, un héros allemand, film allemand, 105 minutes, sortie octobre 2015

Retrouvez-moi  aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

                                                                         

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