Fraîcheur de Louise Bourgeois, par Jean Frémon

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Il y a chez Louise Bourgeois quelque chose d’un djinn, une façon d’imposer par ses œuvres et son visage une présence malicieuse, son propre rythme, des trous d’air et de stupéfaction, une obstination de fond.

Donnant l’impression à la fois de se moquer de tout et de tout prendre au sérieux, Louise Bourgeois envoie valser la moraline comme d’autres dansent le rigodon.

Elle est morte à New York en 2010 à 98 ans, mais c’est comme si la diablesse nous regardait encore en riant, du haut de ses obsessions majeures (les pères tyranniques, le phallus, l’incongruité du coït, la maternité, le sang, la cruauté, le feu, l’enfermement, la trahison, les familles toxiques, le tissage, le puritanisme, les œufs, les flèches).

Exemple : « Tous ceux qui incarnent l’autorité, qui s’abritent derrière l’autorité, qui n’ont de cesse qu’ils ne se convainquent eux-mêmes du bien-fondé de leur autorité, sont des baudruches ridicules dont nous nous emploierons à crever la panse rebondie qui est tout leur catéchisme. »

Jean Frémon, critique d’art, galeriste (Maeght, Lelong) et homme de lettres (plus de quarante livres), était son ami. Dans un petit livre restituant la saveur de la géniale artiste, Calme-toi, Lisons, il imagine le monologue intérieur de la vieille dame indigne, se tutoyant avec insolence, évoquant sa vie pêle-mêle avec un art certain de la provocation, s’énervant, râlant, jouant avec les mots et les formules définitives. Souveraine.

Brancusi et Marcel Duchamp ? « Il faut toujours qu’ils pontifient ! Qu’ils fassent les intéressants. Qu’ils tirent sur leur pipe en se renversant dans leur fauteuil, l’air pénétré devant leur partie d’échecs comme si c’était le monde. Tous des pères. Même ceux qui n’ont pas eu d’enfants. Même pire, pontifiant comme des pères avec en moins la générosité et les emmerdements que les enfants imposent. Le monde réduit à un damier. »

Il fait plus de trente degrés, le ventilateur ne marche pas, Louise parle seule, s’échauffe, se déshydrate, fulmine comme une locomotive.

Son œuvre, qu’installe avec précaution un peu partout dans le monde Jerry, son jeune assistant, amant, enfant/père, modèle ? « On dit que ce sont des sculptures parce qu’elles sont en marbre ou en fer ou en  bois, en réalité ce sont des fables, de petites histoires du passé, restées en travers de ta gorge, des pilules mal avalées, que tu débites, que tu marmonnes, que tu rumines. »

Le désert croît, mais l’art, créateur de mondes, aime le néant qui n’est pas rien : « Des questions. Tu fabriques des questions. Des questions en bois, des questions en fer, des questions en marbre. C’est ça qui compte. »

Les femmes craignent les araignées et leur utérus se contracte à leur vue ? Louise Bourgeois en fera des déesses protectrices : « C’est beau, c’est propre, c’est calme et véloce à la fois. Elles se tiennent dans les coins, immobiles, pas de mouvement inutile, pas d’affolement, ni obsessionnel ni hystérique, un animal serein, distancié, qui observe. La patience animale. Elles éliminent tout ce qui nous rend la vie insupportable, les mouches, les moustiques. »

Quand l’angoisse de vivre devient trop forte (les dessins d’insomnie), Jean Frémon imagine des scènes bouleversantes, des instants de grâce où repose son amitié indéfectible pour la Pythie de Chelsea, néanmoins complice lointaine d’Eugénie Grandet  : « Dans l’intention de la manger, tu avais épluché une pomme. Puis tu l’as coupée en morceaux. Puis les morceaux en morceaux ; et encore chaque morceau en plus petits morceaux. Quand ton assiette fut pleine de tous les petits morceaux de pomme, tu as senti que tu ne pourrais pas retenir tes larmes, le cœur était trop gros, il débordait, tu as laissé tomber tes bras de chaque côté de ta chaise et tu as pleuré, pleuré, pleuré. »

Il est alors temps de chanter :

La p’tite Louison m’avait bien promis
Trois poils de son cul
Pour en faire un tapis.
Les poils sont tombés, l’tapis est foutu
La p’tite Louison n’a plus de poils au cul

(et donnons-nous rendez-vous dans la salle consacrée aux œuvres de Louise Bourgeois dans la nouvelle extension de la Tate Modern, London)

La p’tite Louison n’a plus de poils au cul…

calme-toi-lison

Jean Frémon, Calme-toi, Lison, P.O.L., 2016, 124p

Site des éditions P.O.L.

Grand merci à Gérard Rondeau pour le don de son image

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Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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