L’appel du Château, par Fernando Pessoa

« Mais je suis parti. L’âme sèche, dure, achevée. Et centrée au fond, comme une fine goutte de rosée, dormait je ne sais quelle vague joie d’une grande libération. J’ai franchi, en pleurant, la porte extrême de la ville. Devant moi, fleuve gelé sous le clair de lune froid, la route s’allongeait indéfiniment. »

Comment devenir adulte ? Comment avoir le courage de ne pas manquer sa vie ? Comment entrer dans la lumière ?

Un homme passe, habillé de noir. Vous viviez confortablement chez vous auprès de vos parents, mais rien désormais ne sera plus comme avant : vous ne cherchiez que la reproduction à l’identique des jours et des nuits, vous voici en quête, errant sur les chemins.

Une parole résonne en échos : « Ne fixe pas la route ; suis-la. »

Nous dormions, quand apparaît/est prononcée à notre plus grand étonnement une formule d’éveil d’ordre gnostique/résurrectionnelle.

Récit initiatique datant de 1917, Le Pèlerin de l’écrivain portugais Fernando Pessoa suit pas à pas le voyage vers lui-même d’un jeune homme qu’une nécessité – appelons-la l’homme en noir – pousse à rompre successivement, comme autant de possibilités de métamorphoses, avec les divers milieux (parents, amis, amours) qu’il traverse, trop confortables pour ne pas être soupçonnés de fausseté. Ce sont des épreuves, et Le Pèlerin un conte allégorique : « Sans vraiment se refroidir, mon amour pour mes parents diminua, tout comme diminua mon intérêt pour mes amis, celui pour ma maison et le confort de vivre sans craintes et sans soucis. »

Aller jusqu’au bout de l’intranquillité, parvenir à être enfin soi, ou préférer le cachot rassurant de la servitude volontaire.

La royauté se paie souvent en années de douleurs.

Il y a chez Pessoa la croyance – qu’accompagne un engagement de tout son être dans des pratiques médiumniques vécues comme une évidence – d’un commerce possible entre les vivants et les morts, même d’une rencontre avec Dieu, par l’extase notamment.

Ecoutons-le (parole retrouvée par l’excellente préfacière Teresa Rita Lopes) : « Je caresse l’espoir de me retrouver un jour, après ma mort, dans la présence réelle, dans la véritable présence des fils que j’ai engendrés jusqu’ici, et j’espère que je les trouverai beaux dans la fraîcheur de la rosée de leur immortalité. »

La littérature, loin d’être une petite affaire personnelle, relève de la Communication avec l’indicible, d’une véritable opération de magie noire/blanche, très dangereuse/voluptueuse pour qui pense véritablement que mots et phrases le précèdent et qu’il n’est d’autre chiffrage que le secret de notre nom – et l’on sait peut-être le goût de Pessoa pour les hétéronymes.

Ecrivain ésotérique, Pessoa est aussi un merveilleux prosateur, comprenons que son inspiration est avant tout d’ordre poétique : « Par l’or fauve de ses mèches, par le blanc rosé de son visage clair, par son port nerveux et instinctif, où dormaient des condescendances de bête féroce aimable et des élans d’arbre plein de sève, son être montrait qu’en lui rayonnait dans sa plénitude tout l’air naturel de la vie. Par la palpitation de sa poitrine, sereine et forte, elle participait de l’élasticité des animaux et de la faim naturelle des racines. Tout en elle répandait sur nous un fluide si intense qu’il ne pouvait être qualifié de subtil, si fort qu’il nous liait à elle comme si sa vitalité avait été cet arbre décrit par les voyageurs lointains, qui enserre étroitement dans ses branches en forme de bras l’imprudent qui s’approche de lui. »

Le Pèlerin est un petit livre inattendu, et un mystère tout à fait réjouissant.

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Fernando Pessoa, Le Pèlerin, conte, texte établi et organisé par Ana Maria Freitas et Teresa Rita Lopes, traduit du portugais par Parcidio Gonçalves, 2016, 96p

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Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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