D.H. Lawrence, la sexualité et l’évangile de la vie

Il serait bien faux de voir en D.H. Lawrence, romancier et poète, auteur du beau et sulfureux L’Amant de Lady Chatterley (1928), un fieffé libertin, corrupteur d’innocences, grand seigneur d’écriture méchant homme de sens.

Rien de plus erronée que cette vision d’un écrivain prônant une sexualité sans frein, et encourageant l’adultère au premier garde-chasse passant.

Si l’on se méprend sur les intentions du grand auteur cosmopolite (Europe, Australie, Ceylan, Tahiti), c’est peut-être que nous entretenons avec notre propre sexualité une relation assez pauvre, bêtement mécaniste, quand toute l’ambition est ici de réaccorder la rencontre sexuelle avec les sources les plus profondes de la vie.

Saisi par les autorités britanniques dès sa sortie, L’Amant de Lady Chatterley, victime immédiatement de plusieurs éditions pirates, reste à lire, ce en quoi s’emploie une très belle Défense écrite par Lawrence peu avant sa mort à Vence en 1930.

Il s’agit comme toujours de traverser le XIXe siècle éternel, son puritanisme, sa répression des instincts corporels les plus nobles, et de vivre, héroïquement, des expériences réelles, contre un monde de simulation et d’atonie : « Bien des gens vivent et meurent, de nos jours, sans avoir éprouvé le moindre sentiment réel, quoiqu’ils aient apparemment mené « une riche existence émotive », ayant éprouvé d’intenses sentiments intellectuels. Tout cela, pourtant, n’est que de la contrefaçon. »

Lawrence un dépravé ? « J’ai écrit un livre honnête et sain. Il répond aux besoins des hommes d’aujourd’hui. (…) Peut-être les gens sans esprit continueront-ils à être choqués, mais ceux-là ne comptent pas. Les gens d’esprit, eux, s’aperçoivent qu’ils ne sont pas choqués, qu’au fond ils ne l’ont jamais été…, et ils en éprouvent une sensation de soulagement. »

Comprendre que l’enjeu est de l’ordre de la sensation vive, non de l’hédonisme tous azimuts : vivre en harmonie avec la nature, ses cycles, sa puissance tellurique, par-delà l’asphyxiante culture, que la sexualité et la pensée soient une même puissance, profonde, contre les désirs et propos superficiels.

Sauver l’amour demeure un combat, qui est aussi, voire essentiellement, de l’ordre d’une sexualité véritable – souvenons-nous du premier titre de L’Amant, livre panthéiste, Tendresse (Tenderness).

Le mariage, loin d’être considéré comme un carcan, relève plutôt de la paix nécessaire au développement de l’amour (contre « les violations de l’Etat »), le phallus (arbre de vie) étant considéré comme « un trait d’union » permettant de réunir des êtres séparés : « Le phallus est une colonne de sang qui remplit la vallée de sang de la femme. Le puissant fleuve du sang masculin va toucher, dans ses ultimes profondeurs, le grand fleuve du sang féminin, pourtant, aucun des deux ne rompt ses barrages. C’est la communion la plus profonde qui puisse exister, comme le savent et l’enseignent toutes les religions. »

Il n’est de mariage véritable que mystique, parachèvement par l’unité retrouvée de la création.

Lawrence fut constamment injurié pour avoir rappelé cette évidence : le bonheur conjugal se doit d’être un bonheur sexuel, l’intense jouissance du corps – variable selon le rythme des saisons, les solstices et équinoxes – étant alors jouissance de l’esprit à deux, qui est une dissolution de la fausseté des représentations devenues monde.

Faire de la sexualité une petite affaire personnelle, c’est manquer son but, qui est communion.

Conseil : « Donner mon livre à lire à toutes les jeunes filles de dix-sept ans. »

Plus loin, ce qui est magnifique : « Lorsque la sexualité d’une femme est dynamique et vivante, elle est alors douée d’une puissance de séduction, qui dépasse les bornes de sa propre raison. »

Dénonçant la terreur qu’exerce le protestantisme (« les Eglises nordiques ») sur les fonctions du corps identifiées au mal et à la saleté, Lawrence disjoint le bel instinct sexuel (« le balancier qui équilibre l’élément mâle et l’élément femelle qui se partagent l’univers ») de la pure fornication.

Que l’activité sexuelle soit « source de fraîcheur et de rajeunissement », et non « cause d’épuisement et de sénilité », puisque la sexualité véritablement phallique est régénération, connaissance effervescente du mystère du cosmos en nous.

Et voici pour terminer un très beau sujet de méditation de ce catholique fervent qu’était Lawrence : « Nulle époque n’aura été plus sentimentale que la nôtre, et en même temps plus dénuée de vraie sensibilité. »

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D.H. Lawrence, Défense de Lady Chatterley, traduit de l’anglais par Jacques Benoist-Méchin et présenté par Claire Fourier, éditions La Différence, 2016, 144p – sortie le 7 juillet

Image mise à la une tirée du film Lady Chatterley, de Pascale Ferran (2006)

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Ceci encore : « Les hommes et les femmes modernes ne sont plus que des « personnalités », et le mariage a lieu, de nos jours, lorsque deux individus sont « fascinés » par leurs personnalités respectives : c’est-à-dire lorsqu’ils ont les mêmes goûts concernant l’ameublement, le sport, les distractions ; quand ils adorent « parler » ensemble, et qu’ils admirent mutuellement leur façon de « concevoir la vie ». Pourtant cette affinité de goûts et de mentalités, a beau être un terrain favorable à l’amitié, elle est une base désastreuse pour le mariage. Car le mariage déclenche inévitablement l’activité sexuelle, et celle-ci est, fut, et sera toujours, de quelque façon que ce soit, hostile aux relations mentales et personnelles entre individus des deux sexes. C’est presque un axiome, que le mariage de deux « personnalités » se termine toujours par une surprenante aversion physique. »

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