Des monades, des fenêtres et le désir de révolution, par Gilles Hanus

Concilier à la fois les nécessités de l’Un et de l’Universel est un défi majeur, peut-être le premier de nos impératifs éthiques, pour les animaux politiques – plus ou moins dépolitisés/ruinés – que nous sommes.

Cherchant des points de convergences et d’appuis dans les pensées de Benny Lévy, Sartre, Spinoza et Lévinas, le philosophe Gilles Hanus questionne dans son dernier livre, L’épreuve du collectif, les possibilités de l’être-ensemble dans des organisations/groupes/communautés où la logique dépersonnalisante du « on » ne se substituerait pas à la noblesse du « nous » – une parole transversale et pourtant singulière – dont tel ou tel peut encore ressentir la nostalgie à l’heure de l’effondrement généralisé des espoirs d’ordre révolutionnaire.

Partant du constat d’une solitude ontologique propre aux existants humains (trou que fore et élargit le langage, lorsqu’il ne parvient pas au chant, dans le mouvement même de son désir de comblement), le sujet parlant ne se constitue véritablement que dans la fécondité du lien : « Comment des monades sans « fenêtres » [expression leibnizienne]  pourraient-elles entretenir quelque rapport que ce soit ? Comment combiner les solitudes de sorte qu’un ensemble minimalement harmonieux en résulte ? »

Avancer vers le « soi » (commencer à penser) impose une rupture, périlleuse, d’avec la doxa, la force motrice de l’opinion, au risque d’une solitude accrue, pourtant signe d’élection pour les âmes bien nées refusant l’enfermement dans le confort piégé du mimétisme.

Inventer une fraternité sans terreur – homogénéisation asphyxiante et criminelle – voilà la tache de qui se revendiquerait aujourd’hui d’une pensée nouvelle de l’être-ensemble et ferait de son inscription dans un collectif une épreuve du deux au sein de l’un, pour reprendre le vocabulaire badiousien, problématique qu’entraîne Gilles Hanus du côté de l’intelligence amoureuse, les couples les plus solides (la communauté première des amants, selon Duras/Blanchot, vécue comme association de solitudes et dialogue, face à face platonicien, échange de paroles, maïeutique)  sachant repousser les fantasmes de communion pour maintenir l’intelligence d’une communauté construite comme remède à l’impuissance individuelle.

Et puisque la communauté doit redouter comme un poison son institutionnalisation (son conatus forcené), il convient de valoriser l’écart, le déplacement, dans une praxis ouverte à l’inédit (disponibilité à ce qui arrive) : « Pour Sartre, on l’aura compris, la communauté par excellence est communauté d’action. Si le collectif se caractérise par la passivité, c’est la praxis collective qui constitue le groupe comme tel. A la communauté de situation ou, pire, d’être doit se substituer celle d’agir. »

On sait peut-être l’importance de l’expérience du stalag pour Sartre – et Lévinas – qui fut une chance, permettant une sortie par le haut (le théâtre, les fraternités politiques) du solipsisme menant à la nausée.

Depuis Georges Bataille (refondation de la communauté par l’inavouable d’un meurtre commis en commun), la question du collectif est centrale dans la pensée politique/métaphysique française, qui trouve en Jean-Luc Nancy (une communauté de singuliers ne pouvant partager véritablement que leur nudité) ou Mehdi Belhaj Kacem (le jeu, la figure du trickster, le virtuel) d’éminents représentants – et que prolonge du côté transalpin Giorgio Agamben dans une réflexion constante sur l’ordre et l’insurrection, dans une confusion des langues et des corps par le feu que Benny Lévy (transition entre Sartre et Lévinas) appelle l’Apocalypse : « La vérité de feu de l’Apocalypse, contrairement à ce que dit Sartre, tient précieusement à ce fait de « parler sans se connaître ». L’Apocalypse est lieu de parole, brûlant comme une effusion de lave. La phrase circule de bouche en bouche. Chaque tiers interpellé par l’un renvoie l’interpellation à l’autre. La pesanteur se fait grâce. De proche en proche. Dans la fièvre, le miracle de la prose insurrectionnelle se produit : le lointain devient mon prochain… » (La Cérémonie de la naissance)

Gilles Hanus, élève de Benny Lévy – maoïste (compréhension du poids des masses et de l’état de guerre comme forces de configuration du monde) passé, poursuivant sa geste, au Talmud – imagine une communauté d’étrangers (association d’altérités fondamentales), de puissances de conflits/discords mises au centre du désir de révolution, belle branlée d’herméneutes pensant contre l’entropie bourgeoise (sclérose du sens), ce qui apparaît comme l’une des plus belles ambitions de notre temps, à nous qui souffrons parfois de ne pas savoir plus souvent nous dénuder par l’étude et l’agir commun.

l_epreuve_du_collectif-168x264

Gilles Hanus, L’épreuve du collectif, éditions Verdier, 94p

Lire un extrait

Image de une : la syndicaliste Rose Zehner, par Willy Ronis

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s