Fiat lux, et lux fuit, ou la vie secrète de Fabrizio Annunziato, par Yan Gauchard

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Il y a chez un grand nombre d’auteurs des éditions de Minuit (Jean-Philippe Toussaint comme amiral en chef) un je-ne-sais-quoi de Buster Keaton, qui fait de cette maison née de la Résistance une grande pourvoyeuse de burlesque froid.

On se souvient peut-être du court métrage qu’écrivit Samuel Beckett (catalogue considérable rue Bernard-Palissy) pour le génial acteur – Film, réalisation d’Alan Schneider, 1965.

Dernier en date de ces écrivains pour qui l’humour est la forme partageable du désespoir, Yan Gauchard, avec Le cas Annunziato.

Le narrateur de Jean-Philippe Toussaint ne voulait pas sortir de sa salle de bain, celui de Yan Gauchard, enfermé involontaire dans une cellule du couvent dominicain San Marco de Florence (bénédiction secrète du moine fresquiste Fra Angelico), semble trouver une étrange volupté à  ne pas le quitter.

Oui, ce narrateur est un cas, son expérience de claustration une délivrance, une entrée au désert presque joyeuse.

Nous sommes le samedi 16 mars 2002, et Fabrizio Annunziato, traducteur français, se fait boucler, d’abord par jeu et bravade, par la gardienne Camelia dei Bardi, bientôt happée, alors oublieuse, par des soucis bien plus prégnants (son père, tombé sur les pavés du marché, se meurt).

La voisine d’en face, entraperçue par l’ouverture d’une lucarne, pourrait être une tentation de Saint Antoine, mais même pas, c’est plus simple que cela : très douée au lancer de pommes ou ailes de poulet, la serveuse Raphaëlla Sinischalli va le nourrir par jets de nourriture d’une fenêtre à l’autre.

Sans affolement, acceptant la nouveauté de son destin avec un flegme parfait, Annunziato observe précisément sa « chambre », avant d’inventer les stratégies de survie qui lui permettront d’y résider, à peu près confortablement, au-delà du raisonnable.

Les heures s’écoulent, Fabrizio en profite pour travailler, sortant de sa sacoche un manuscrit de 468 pages (de l’auteur de Portland, mais, bien sûr, vous savez). Le téléphone portable (« cellulaire ») s’est éteint (plus de batterie), c’est une chance.

Dehors, il y a des manifestations, le Cavaliere sature l’espace de sa vulgarité, on exhume de vieilles histoires de Brigades rouges, mieux vaut rester chez soi, dans la bonne compagnie des ombres lumineuses (la Complainte du Christ sur la croix), loin des affaires sales/sales affaires du pays de « la démocratie pourrie ».

Ecrit avec beaucoup de drôlerie – le directeur du musée s’appelle Pietro Gassman, une gardienne Antonia Loren – Le cas Annunziato fait d’une situation absurde un cas d’école pour tout aventurier en herbe : « On n’a pas parlé des besoins naturels mais pour le moment, on se débrouille plutôt bien. Il y a la bouteille d’eau vide pour la petite commission, le procédé se révèle assez commode. Si l’on doit la vérité, Fabrizio Annunziato trouve même assez ludique de coller son sexe contre le goulot de la bouteille plastique et même de l’y rentrer très occasionnellement, ça dépend, en cas de très petite forme. »

Dans sa fixité, sa souveraineté, Fabrizio Annunziato a quelque chose du Bartleby de Melville, transformant, par la force de son mutisme comme point d’irréductibilité, une existence jusque-là peu remarquable en tête d’épingle d’héroïsme.

Innocent dans un monde coupable (Fabrizio se retrouve bientôt au commissariat de police), le narrateur du premier roman de Yan Gauchard est un personnage kafkaïen dans une comédie italienne de la grande époque – Dino Risi et consorts.

« De son visage, il ne reste qu’un vague dégradé de brume, nappe de flou baignant entre argentan et électrum, un fantôme. »

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Yan Gauchard, Le cas Annunziato, Les éditions de Minuit, 2015, 2016, 128

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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