Je suis une force du Passé – Pasolini chantier (2)

Issue de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, la revue semestrielle Initiales est véritablement enthousiasmante, tant dans son contenu que dans sa forme : textes denses et hétérogènes, iconographie variée, mise en page de grande qualité.

Son dernier numéro (n°7) intitulé sobrement P P P (on se souvient d’un M D,  Marguerite Duras, qui fit date) est consacré à la figure inépuisable/toujours énigmatique/insaisissable de Pier Paolo Pasolini, à l’occasion des quarante ans de sa mort.

Intellectuel et artiste intempestif, Pasolini fut un parfait contemporain, au sens de Giorgio Agamben, c’est-à-dire capable de voir les ténèbres derrière la fausse lumière d’une époque n’ayant de cesse de refouler sa belle part maudite, et ses sous-prolétaires riant au soleil.

Conçue par Emmanuel Tibloux, Claire Moulène et l’artiste Bernhard Rüdiger, P P P est une revue de recherche ambitieuse, dont une seule lecture n’est bien évidemment pas suffisante pour en percevoir toutes les richesses.

Une phrase des Cahiers de prison de Gramsci, souvent reprise, dit bien la place de l’œuvre de Pasolini dans un temps jugé « génocidaire », ou « ethnocidaire » (la destruction du petit peuple italien par l’industrie culturelle de masse, notamment la télévision, conformiste et assassine) : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

Un texte de l’écrivain Thomas Clerc développant la thématique d’un Pasolini discrépant lance le bal avec brio : « Fidèle à ma méthode de transmission dissensuelle, je crois que Pasolini est aujourd’hui une figure essentielle précisément parce qu’elle est difficilement transmissible. Pasolini ne peut parler qu’à un créateur, à un poète, à un artiste, à un écrivain, à un polémiste, à un cinéaste, à un auteur de théâtre. Ce qui fait très peu de monde. Politiquement, Pasolini est inutilisable : personne n’ose le dire, mais il suffit de prendre quelques aspects de sa réception récente pour s’en convaincre. Les gens ne savent pas quoi faire avec Pasolini. D’abord, son génie impressionne, comme s’il appartenait à une race ancienne, celle de l’ « homme total » : poète, marxiste, cinéaste, romancier, homosexuel, scénariste, homme public, critique, catholique, journaliste, communiste, dramaturge, polémiste, théoricien, il incarne le mythe du créateur omnipotens avec une vitalité qu’il a qualifiée lui-même de « désespérée », mais qui est pour nous exaltante. »

Pasolini, combien de divisions ? 12 volumes épais dans l’édition complète italienne, 20 films.

On sait immédiatement avec lui qui est en enfer, ou pas, autrement dit qui a accès à l’existence poétique, ou non.

Le point de vue de Thomas Clerc est particulièrement stimulant, en ce qu’il montre à quel point Pasolini – hérétique et d’avant-garde, antiphilosophe prémoderne dénonçant sans relâche un monde ayant préféré à la sensation intimidante du sacré les petites jouissances personnelles –  embarrasse ses défenseurs mêmes, se croyant obligés, pour hériter de lui dignement, de le saturer de références (la revue Lignes et Gilles Deleuze ; Georges Didi-Huberman et Heidegger) qui lui sont pour une bonne part étrangères.

L’éthos pasolinien est un éros : le peuple, pour continuer à être désirable, se doit d’être immuable, virginal, innocent, précapitaliste. Conclusion, très lucide, et amusante, de L’homme qui tua Roland Barthes : « De « pur » à « puritain », il n’y a pas qu’un « p ». Cette réserve faite, on peut alors saisir ce qui fait le génie (décidément) de Pasolini – précisément cette tension vers l’hétérogène, qui le poussait violemment contre sa propre idéologie de la pureté. S’il a cherché à être hétérogène, c’est au moyen de pratiques de création extrêmement diverses, dans lesquelles il s’est jeté avec un engagement total, presque barbare. »

Avec Alberto Moravia, Bernhard Rüdiger célèbre en Pasolini l’un des quelques poètes majeurs du siècle, avant d’étudier, dans un autre article, la construction picturale de ses images de cinéma (influence des Giotto-Masaccio) et le corps comme lieu de langage (reprise inattendue ici du beau texte de Philippe Sollers, « Dante et la traversée de l’écriture »).

Le rapprochant de Georges Bataille, Emmanuel Tibloux perçoit un champ d’effractions communes entre ces deux énormes singularités, quand Giovanni Careri rappelle l’importance des cours de Roberto Longhi sur Le Caravage pour le futur auteur de La vie violente.

La reproduction d’un texte de 1975 de Pasolini sur Andy Warhol tiré de ses Ecrits sur la peinture (ouvrage établi sous la direction d’Hervé Joubert-Laurencin) permet d’établir des liens encore impensés entre les deux artistes de la société du spectacle terminale, notamment en ce qui concerne les rapports possibles entre communication, dramatisation, et innocence.

Daria Bardellotto analyse le thème de l’utopie, central dans le dernier scénario de Pasolini, Porno-Teo-Kolossal, quand Mathilde Villeneuve met en tension La Rabbia (1963) avec The Journey, de Peter Watkins (1987), et Du pôle à l’équateur, de Yervant Gianikian et Angela Ricci (1986), posant la question de l’écriture de l’Histoire par les médias dominants, que pourrait déconstruire un cinéma démocratique et de distanciation.

Revenant sur le « théâtre de parole » et le Manifeste du nouveau théâtre de Pasolini, les metteurs en scène Arnaud Meunier (directeur du CDN La Comédie de Saint-Etienne) et Romeo Castellucci évoquent leur découverte des pièces Pylade, Bêtes de style et Calderon, transmises au cinéaste Bertrand Bonello par le travail pionnier de Stanislas Nordey.

Interrogé par Claire Moulène, l’auteur de Tiresia (2003) se souvient de son premier film, adapté du texte de Pasolini Qui je suis, et du projet avorté de passage au cinéma du roman Pétrole (qu’analyse ici Vincent Romagney), quelques pages de son scénario étant ici reprises.

Pour découvrir plus avant ce travail intitulé American Music (mixage érotico-sadien de Glamorama de Bret Easton Ellis et de Pétrole), il conviendra de se procurer le très beau volume consacré aux Films fantômes de Bertrand Bonello que les Prairies ordinaires ont publié, avec une postface éclairée d’Emmanuel Burdeau, à l’occasion de l’événement que lui consacrait le Centre Pompidou il y a deux ans.

Extrait d’un scénario enfiévré, inventant entre Théorème et Porcherie ses propres vertiges : « Dans une Rue d’un quartier pauvre de la ville. Vincent B avance, hagard. Il dit qu’il est un grand industriel mais qu’il est aussi un prophète, qu’il faut l’écouter et l’aider car lui vous aidera plus tard. Personne n’écoute ses divagations mais il continue. (…) Pendant ce temps-là, dans la Chambre du fils à l’étage, le frère et la sœur sont enlacés, liés par l’amour et le sexe. Ils jouissent. »

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Revue Initiales, P P P, numéro 7, éditions de L’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, 2016, 130p

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Bertrand Bonello, Films fantômes, Les Prairies ordinaires, 2014, 320p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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