J’aime à me rouler dans le paysage, conversation avec le photographe Gérard Rondeau

François Rouan par Gérard Rondeau_BD
François Rouan

Vous participez actuellement à l’exposition Dans l’atelier. L’artiste photographié, d’Ingres à Jeff Koons, au Petit Palais. Vous y montrez des images de Louise Bourgeois à New York, Gilbert & George à Londres, ainsi que de Paul Rebeyrolle à Boudreville. Pourquoi avoir choisi précisément ces images-là parmi l’ensemble de vos travaux ? Photographie-t-on de la même façon de tels monstres sacrés ? Comment avez-vous négocié votre présence auprès de chacun d’eux ?

 Dans l’exposition Dans l’atelier présentée au Petit Palais à Paris, ce n’est pas moi qui ai choisi les images présentées, ce sont les commissaires d’exposition. Elles ont vu plusieurs de mes images, puisque j’ai photographié beaucoup d’ateliers et beaucoup d’artistes depuis longtemps, principalement pour Le Monde, mais elles ont fait leur choix en fonction de leur conception de l’exposition et des autres photographies présentées.

Jean-Olivier Hucleux BD

Elles ont choisi de prendre chez moi Gilbert & George, Louise Bourgeois, Hucleux, François Rouan, César et Paul Rebeyrolle.

La notoriété, le talent des gens que je photographie, n’intervient pas sur ma façon de faire le portrait, que ce soit des anonymes – j’avais fait il y a longtemps une série de portraits anonymes en hommage à Auguste Sander – ou des célébrités. J’aime cet instant où la vie s’arrête. La seule préoccupation qui m’anime pendant la séance de portraits est celle d’arriver à prendre le dessus sur la personne photographiée.

Louise Bourgeois par Gérard Rondeau_MD
Louise Bourgeois

J’ai rarement demandé à des artistes de les photographier. Louise Bourgeois, c’était pour Le Monde, Gilbert & George et Rebeyrolle (l’image présentée au Petit Palais) pour des magazines d’art.

Votre propre maison/atelier ressemble à un cabinet de curiosité des plus fascinants. Auriez-vous aimé être peintre ?

Cette pièce dont vous parlez, pleine de livres, de photographies, de négatifs, d’objets, et qui me sert de bibliothèque et d’atelier, n’est que le reflet de mon travail, de mes projets, des photographies qui vont et viennent, des expositions à imaginer. Archives au repos, ou en marche, c’est selon. J’aime la peinture, mais l’image photographique ou vidéo me suffit, je n’ai aucun talent pour peindre.

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César

Vous montrez dans l’exposition du Petit Palais le film que vous avez réalisé au long cours (de 1994 à 1999) sur l’un de vos plus proches amis (disparu en 2005), et que vous avez intitulé Rebeyrolle ou le journal d’un peintre. Avez-vous alors cherché à vous transformer en scribe du maître d’Eymoutiers ? Tenait-il d’ailleurs lui-même des journaux de ses réflexions théoriques sur son art ?

J’ai simplement cherché à faire un film sur un – grand – peintre. Je l’ai filmé avec humilité et complicité pendant plusieurs années, il m’a toujours parlé vrai, comme à chaque fois. Vous savez, nous nous téléphonions plusieurs fois par semaine, nous étions très libres. Je pense que ce film permet de comprendre le peintre et d’assister par moment à la naissance de l’œuvre.

Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ? Sur quelles bases reposait votre amitié ?

 J’ai photographié Rebeyrolle pour la première fois en 1988, en Bourgogne, dans cette ancienne scierie transformée en atelier. Accueil chaleureux de Paul et Papou Rebeyrolle, des fauteuils rouges de dentistes (de coiffeurs ?) échoués sur le sol de bois, des peintures immenses que je ne connaissais que par catalogues : nous sommes dans l’atelier d’un grand peintre. Frappé par la force de ces toiles (Le pactole !), grisé par l’odeur du bois de l’atelier et par le silence aux mille couleurs, touché par la révolte et par l’humanité de Paul, j’ai senti tout de suite comme un goût de familiarité.

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Atelier de Paul Rebeyrolle

En 1991, nous nous retrouvons à Bucarest à l’occasion d’une exposition, quelques mois après la chute de Ceausescu, dans un pays qui s’ouvre au monde. Au Centre d’Art Contemporain, Rebeyrolle expose avec d’autres peintres, j’y présente moi-même des portraits d’artistes. Son Narcisse écrase les toiles des autres. Le dîner organisé dans une brasserie 19e est largement arrosé de Tokay de Hongrie. Je suis en face de Rebeyrolle. Là, le peintre m’entretient de la pêche à la truite, du combat entre l’homme et l’animal, des rivières et de la végétation, de la fabrication (et de l’esprit!) des mouches, de la fascination de la nature, du dialogue entre la peinture et la réalité, du mouvement : j’imagine déjà un ouvrage singulier pour bibliophile. Si ce projet est finalement rangé dans l’armoire roumaine à souvenirs, nous prenons alors, avec les Rebeyrolle, l’habitude de nous voir très régulièrement. C’est le début d’une longue amitié sous le signe de l’enthousiasme et du respect mutuel.

La présence de votre caméra ou de votre Leica a-t-elle modifié ce que vous aviez pu observer du rapport de Paul Rebeyrolle à son atelier, voire à sa peinture ?

Caméra et Leica sont juste des instruments qui justifient ma présence. Il suffit ensuite d’observer, d’écouter le silence ou les bruits du fusain, et le temps que l’on y passe vous fait entrevoir ce qu’est la création, la naissance de l’œuvre.

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Atelier de Paul Rebeyrolle

Vous vous êtes rendu avec Rebeyrolle au Louvre pour y voir la Bethsabée de Rembrandt. Quel souvenir en gardez-vous ?

C’est un mardi de l’année 1995, je suis avec Paul Rebeyrolle au Louvre pour le filmer. Géricault, Rubens, Delacroix…, Rebeyrolle est heureux ; je sens chez lui de la jouissance, ses difficultés à marcher l’avaient privé du Louvre depuis de longues années. Nous grimpons jusqu’à la salle 31 visiter Rembrandt et sa Bethsabée au bain. Sur le seuil de la salle, Rebeyrolle est en arrêt. Il oublie ma présence, n’accorde aucun regard pour les autres peintures : il a rendez-vous avec Bethsabée. Puis il marche, vite, malgré le mal qui lui vole sa jambe ; il traverse la pièce et court littéralement se coller le visage contre la jeune femme. Elle (la fidèle servante de Rembrandt, sa maîtresse, celle qui l’a soutenu dans les années difficiles) ne bronche pas. Elle est nue, sa chair est lumineuse, son visage douloureux, sa main si délicate. Rebeyrolle, emmitouflé dans son col relevé (nous sommes en hiver), respire plus fort et semble humer l’odeur de son corps, il fait un pas en arrière, craignant peut-être d’être pris par cette femme si sensuelle, tourne sur lui-même. Il revient vers elle, attiré par la chaleur de la toile, est alors un adolescent troublé́ par une femme, plus âgée. Il est un animal qui tourne en rond autour de la banquette centrale de la salle, revenant à chaque fois vers ce qui l’attire, troublé par le désir émanant de la toile, chahuté par la grâce de son ventre. L’instant est long, pesant. Rembrandt nous écrase.

Rebeyrolle s’éloigne de la Bethsabée, il se souvient que je suis là. Son visage est celui d’un homme bouleversé. Il me semble que ses yeux sont humides. C’était la rencontre d’un homme et d’une femme, d’un peintre avec le modèle d’un autre.

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Paul Rebeyrolle

N’y a-t-il pas une étrange parenté entre Rebeyrolle peignant en fauteuil roulant à la fin de sa vie et Matisse pratiquant son art dans les mêmes embarras ?

Non, aucune parenté puisque Rebeyrolle n’a jamais été en fauteuil roulant. Le fauteuil n’était là qu’en cas de fatigue lors d’accrochages.

En revanche, il y a bien un lien entre Rebeyrolle et Matisse, ce lien c’était Papou, sa femme, qui avait été dans sa jeunesse modèle pour Matisse… Mais Paul a toujours pensé qu’il ne la représentait pas à la hauteur de sa fougue. C’est en tout cas ce qu’il m’a dit.

Quelle fut son importance, dans le soutien, voire l’inspiration, de son mari ?

L’importance de Papou ? Regardez ses peintures, ses nus, son Origine du monde en hommage à Courbet, ses bronzes argentés comme celui intitulé Le plaisir.

Que vous a-t-il appris dont votre propre morale de photographe serait redevable ? Vous semblez moins révolté que lui, mais il s’agit peut-être d’une stratégie de courtoisie adossée à une pensée maniant les couteaux. Courbet est-il pour vous comme pour lui une référence majeure ? Et n’êtes-vous pas tous les trois au fond des peintres de paysages ?

Pour ma propre révolte, je vous laisse seul juge, mon travail montre quand même quelques directions (y compris le choix de Rebeyrolle) qui ne sont pas anodines…

Courbet était pour lui une référence majeure (Les deux amies et L’origine du monde, sa capacité à peindre le ciel, la neige, etc.)

Peintres de paysages, c’est certain, je ne  me mets pas dans le groupe, restons sérieux, mais je fais mienne la phrase que m’a dite Rebeyrolle : « J’aime à me rouler dans le paysage ». C’est un sentiment que j’ai souvent connu, il y a un plaisir physique à voir un paysage et à se l’approprier.

Que signifiait pour lui être « de gauche » ? On sait qu’il a produit une peinture éminemment politique.

Etre de gauche ? Rebeyrolle était surtout du côté de la révolte, il avait imaginé en user comme un bastion, c’était un libertaire. De gauche, de droite, je n’en sais rien, mais toujours proche et attentif aux autres, ouvriers, paysans, ou n’importe quelle autre profession. Il n’aimait pas le monde de l’argent et surtout celui de la spéculation.

Avez-pu rencontrer/photographier son ami peintre Riopelle ?

Oui, j’ai rencontré – et photographié– Riopelle au Québec, à Sainte Marguerite-du-Lac.  La rencontre avec lui était étonnante et pleine de malice, de surprises aussi puisqu’il m’a pris « en otage » pendant une journée, mais ceci est une autre histoire.

Je devais emmener Rebeyrolle quelques temps après chez Riopelle. Il y avait  déjà séjourné (ils étaient même partis ensemble une semaine chasser L’ours en forêt) mais à mon retour j’ai expliqué à Paul Rebeyrolle que son ami Jean-Paul n’était pas au mieux de sa forme, entre autres à cause de l’alcool. Nous avons donc  décidé d’un commun accord de ne pas y  retourner. Je crois que nous aurions été déçus et que Paul n’aurait pas supporté de le voir dans cet état. Les temps avaient changé, et ce n’était plus l’époque du Rosebud, café mythique de Montparnasse, où ils avaient l’habitude de  se retrouver à Paris.

Qu’a donc d’exceptionnel la terre limousine pour produire à la fois Rebeyrolle, le groupe de Tarnac et le colonel héros de la Résistance Georges Guinguoin ?

Je ne suis pas sûr que l’on puisse mettre Guinguoin et le groupe de Tarnac sur le même plan. Rebeyrolle cultivait une admirative et respectueuse amitié avec Georges Guingois. Ils étaient tous des rebelles. Guinguoin, qui avait dirigé avec la force et l’intelligence que l’on sait le maquis en Limousin, a vraiment été un vrai héros populaire dans toute la région jusqu’à sa mort. Rebeyrolle lui a rendu hommage en signant une peinture de grand format Le cyclope qui est à demeure à l’Espace Rebeyrolle à Eymoutiers.

Giuseppe Penone
France, Paris, 2004 Portrait of Giuseppe Penone, Artist France, Paris, 2004 Portrait of Giuseppe Penone, artiste © Gérard Rondeau / Agence VU

Quels autres peintres aimez-vous aujourd’hui fréquenter/accompagner en photographies ?

J’ai toujours eu beaucoup de respect pour l’œuvre de  Giuseppe Penone, qui tire de son rapport au temps une force considérable. J’étais allé chez lui à  San Raffaele Cinéma, à côté de Turin, là où il travaillait sur ses propres arbres, à coups de greffes diverses. J’avais été très sensible à son rapport à la nature. J’ai ensuite travaillé pour lui lors de sa rétrospective au château de Rivoli où j’ai été impressionné par l’humilité et la justesse de son travail.

 Propos recueillis par Fabien Ribery

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Gérard Rondeau, Dans l’atelier. L’artiste photographié, d’Ingres à Jeff Koons, exposition collective, Petit Palais (Paris), jusqu’au 17 juillet 2016

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Entrer au Petit Palais

Lire une autre interview de Gérard Rondeau sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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Gilbert and George

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