Le chant et la rage d’un peuple pré-politique, Pasolini chantier (3)

Transcription d’un entretien avec des professeurs dans un lycée de Lecce dix jours avant sa mort, La Langue vulgaire, de Pier Paolo Pasolini, est un texte d’une force considérable, parole d’intervention publique pouvant aisément trouver sa place aux côtés des Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes.

Y est une nouvelle fois dénoncée, dans un dialogue des plus francs avec un auditoire de grande tenue (une discussion d’une intelligence quasi inimaginable aujourd’hui en nos contrées enseignantes), le nouveau fascisme que représente la télévision, et parfois/souvent l’école dans sa tentative d’uniformisation des élèves au monde tel qu’il est, c’est-à-dire capitaliste (société de consommation), cynique, et sans véritable amour : « La vérité doit être dite quel qu’en soit le prix, et quel que soit le prix à payer, je dis que le sourire d’un jeune il y a dix ans était un rire de joie, alors qu’aujourd’hui il est un névrosé malheureux. Je le dis, après quoi chacun peut m’accuser de ce qu’il veut, mais je le dis. »

Défendant l’idée d’une Italie plurielle, plurivoque, multiple, contre l’imposition du « florentin » (dans un écrasement de la langue de Dante) à tout un territoire (rouleau compresseur d’une centralisation sans âme), l’ami de Moravia et des mauvais garçons s’insurge contre l’acculturation d’un peuple dont la diversité, notamment linguistique, fait la beauté et la force.

Qu’enseigner véritablement aujourd’hui ? Comment échapper à la cléricature et au petit périmètre de son pouvoir ? Comment ne pas perdre l’usage de sa propre langue (appelée dialecte en Italie) ? telles sont des questions centrales pour le Pasolini de 1975 : « Les sous-prolétaires romains, une grande partie du prolétariat du Nord, d’énormes couches de la population du Sud ont déjà subi le génocide ; ce sont des cadavres en regard de ce qu’ils étaient. »

« Nous avons compris que la misère est affreuse, nous avons compris que le pire des maux n’est pas la pauvreté, nous avons compris clairement : le pire des maux c’est la misère du pseudo-bien-être. » : souvenons-nous que l’homme qui prononce cette phrase quelques jours avant d’être tué sur une plage d’Ostie est aussi l’auteur des Raggazi, roman – une succession de nouvelles ? – des déshérités de la banlieue de Rome, ces rois pouilleux, aristocrates des voleurs errant dans la poussière des terrains vagues, la langue aussi véloce et tranchante que les couteaux dont ils disposent.

Nous sommes dans la période de l’après-guerre, l’Italie s’est effondrée, fors la langue argotique et le corps irréductible des plus pauvres d’entre les pauvres des borgates romaines, si bien filmées quelques années plus tard dans Accatone.

Ecrit en romanesco – dialecte des faubourgs de Rome – Les Ragazzi, premier roman de Pasolini (1955), immédiatement accusé de « pornographie », n’est pas un livre aimable, qui laisse éclater la loi d’un monde cruel et insupportable d’agressivité permanente, incarnée par Ricetto (le Frisé), personnage récurrent d’une bande d’adolescents, « fils de salopes », vivant avec une « rage pré-politique » – c’est sa force et son drame – un pur présent à la fois absolument précaire et éblouissant.

Les ordures, la boue, l’eau méphitique de l’Aniene, affluent du Tibre où se vautrent les corps, forment le territoire d’un peuple abandonné ne cherchant aucune rédemption, ni salut d’aucune sorte, trop occupé à vivre pleinement – force brute, presque primitive, des bagarres, mouvement incessant des jambes, des mains et des yeux – l’invivable d’une condition de réprouvés, celle des invisibles de laquelle Pasolini se sent solidaire : « A la surface du courant passaient des débris, une caisse pourrie et un pot de chambre. »

Avec Les Ragazzi, Pasolini ne cherche pas à épater le bourgeois, mais à créer simplement, tel Bukowski en d’autres terres, une sorte de pulp fiction à l’italienne, lisible par ceux-là mêmes qu’il décrit dans leur langue, leurs trafics et leurs désirs, ainsi cette description toute fellinienne d’une prostituée tapinant à Ostie: « Elle était dans la quarantaine, bien dodue, avec de ces nichons et de ces cuisses fermes aux plis nombreux, et aux bourrelets de chair brillants et boursouflés qu’on les aurait dits gonflés à la pompe. »

Une hirondelle tombe dans l’eau, elle se noie, c’est un beau spectacle, mais Ricetto la sauve, sans savoir vraiment pourquoi.

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Pier Paolo Pasolini, La langue vulgaire, traduit de l’italien par Felicetti Ricci, éditions La Lenteur, 2013, 62p

9782283028728

Pier Paolo Pasolini, Les Ragazzi, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, éditions Buchet Chastel, 2016, 320p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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