Vivre avec la beauté, Herman Melville en bande dessinée

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Taïpi, Un paradis cannibale, est une bande dessinée inspirée de l’œuvre éponyme d’Herman Melville publiée pour la première fois à Londres en 1846 – son plus important succès éditorial de son vivant.

Placé sous les bons auspices du relativisme culturel des Essais de Montaigne (« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »), ce magnifique album au titre oxymorique nous invite à changer de regard et abandonner nos préjugés, l’intelligence n’ayant pas de patrie, ni même, d’ailleurs – aucun angélisme – la cruauté.

Remarqués pour leur adaptation de Gatsby le Magnifique (Gallimard), le scénariste Stéphane Melchior et le dessinateur Benjamin Bachelier imaginent ici un nouvel Eden, à l’instar de celui que Melville, jeune matelot évadé d’un navire baleinier, fut amené à découvrir pendant trois semaines, Taïpi désignant à la fois une région d’une île de l’archipel des Marquises, et le peuple qui l’habite.

Réputés cannibales (« C’est les pires. Ils foutent même la trouille aux autres bouffeurs de chair humaine ! »), les Taïpis sont pourtant pour Tom et Toby, échappés du navire la Doly, d’une extrême hospitalité, et les plus merveilleux des compagnons.

La beauté des femmes (nues, gracieuses, peu farouches) et de la végétation, la majesté du relief montagneux de l’île de Nuka-Hiva, l’étrangeté de la langue des indigènes (bulles traduites en fin de volume) et de leurs rites, leur science (Tom est soigné de la gangrène), la non-existence du péché originel (Tom et Toby ont été élevés selon les principes du puritanisme) mettent à mal les certitudes des deux marins, se croyant encore prisonniers, quand ils sont délivrés d’eux-mêmes et du carcan d’une raison trop étroite, voyant encore le mal là où règne le salut.

La question du bien et du mal irrigue l’œuvre de Melville, notamment le troublant Billy Budd. En 2011, Olivier Rey consacrait à ce livre un ouvrage passionnant, Le Testament de Melville. On peut y lire dès l’introduction cette réflexion qui aura nourri ma lecture du livre de Stéphane Melchior et Benjamin Bachelier : « Melville est l’un des auteurs qui ont le mieux pris la mesure de la situation morale périlleuse de l’homme moderne : un être ébloui par ses propres réussites, au point qu’il en est venu à croire que tout savoir véritable est de même nature que les connaissances qui lui ont si bien réussi dans la conquête du monde ; un homme qui vit dans l’ignorance de lui-même, et imagine que les monstres des légendes, des mythes, étaient les produits de la naïveté et de la crédulité, quand ils étaient, au contraire, l’expression qu’avaient les Anciens sur les abîmes de leur propre cœur. Melville [anti-Renan] a entrepris de sonder ces abîmes. »

Alors, chers amis, félicitons-nous ensemble de la sagesse des cannibales.

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Stéphane Mechior et Benjamin Bachelier, Taïpi, Un paradis cannibale, d’après l’œuvre d’Herman Melville, Gallimard Bande Dessinée, 2016, 104p

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Olivier Rey, Le Testament de Melville, Penser le bien et le mal avec Billy Budd, Gallimard, 2011, 254p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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