La catastrophe qui vient, Walter Benjamin en France

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On n’a peut-être pas assez pris la mesure de l’immense courage de Walter Benjamin, sa mort par suicide à Portbou, à la frontière des Pyrénées espagnoles, et sa réputation de malchanceux (lire Hannah Arendt à propos du thème/poème du « bossu » dans le texte qu’elle consacra en 1971 à son ami), ayant orienté l’approche du grand intellectuel juif allemand du côté du ratage plutôt que de la vie héroïque. 

Dans sa dernière lettre, datée du 25 septembre 1940 et adressée à la photographe Henny Gurland (future épouse du psychanalyste Erich Fromm), Walter Benjamin écrit : « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever. Je vous prie de transmettre mes pensées à mon ami Adorno et de lui expliquer la situation dans laquelle je me suis vu placé. Il ne me reste pas assez de temps pour écrire toutes ces lettres que j’eusse voulu écrire… » (Lettres françaises, Nous, 2013)

En lisant aujourd’hui le corpus de ses Lettres sur la littérature, que publient les éditions suisses Zoé, on comprend à quel point Benjamin, qui ne dissocia jamais la littérature de la politique, sut préférer l’honneur de son métier – traquer/analyser/dénoncer sans répit le fascisme qui vient, et les petits ou grands renoncements des intellectuels – à des intérêts personnels susceptibles de rendre sa vie plus confortable qu’elle ne le fut – il est alors en demande de naturalisation, et ses errances l’ont contraint à laisser sa bibliothèque chez Bertolt Brecht au Danemark.

Chercheur (marxiste) rattaché à l’antenne parisienne de l’Institut de recherche sociale de Francfort (fermé par Hitler en 1933), Walter Benjamin décrit avec sévérité à Max Horkheimer, son directeur à New York, l’actualité littéraire française et l’atmosphère intellectuelle à Paris, où il réside dans une grande incertitude du lendemain – ayant notamment de nombreuses difficultés de logement.

Un propos de W.G. Sebald tiré de Séjours à la campagne ouvre l’excellente préface de Muriel Pic, il donne le ton : « Je me suis souvent demandé dans quelles eaux troubles et mensongères notre vision de la littérature aurait continué à patauger si, peu à peu édités […], les écrits de Walter Benjamin et de L’Ecole de Francfort, ce centre juif consacré à la recherche en histoire intellectuelle et sociale de la bourgeoisie, n’étaient venus nous ouvrir d’autres perspectives. »

Rédigées entre 1937 et 1940, ces sept Lettres sur la littérature s’alarment de constater l’affadissement de la position de l’écrivain français, son conformisme, l’émoussement voire la disparition de son sens critique, Benjamin s’interrogeant sur la place et la fonction des intellectuels en temps de crise, prenant le risque, que son statut d’exilé juif allemand ne se transforme, aux yeux des autorités françaises, en celui de dangereux indésirable.

Quand la bourgeoisie renonce à toute véritable idée de la révolution, quand des Lumières il ne reste plus qu’un pâle souvenir, il convient que l’intellectuel soit un porteur de flambeau.

Allemands, dernier livre publié par Benjamin en 1936, est ainsi un montage de lettres (Büchner, Goethe, Kant…) conçu comme un antidote permettant à ses compatriotes, en renouant avec l’esprit de l’Aufklärung, de se délivrer du poison idéologique du national-socialisme.

Quand l’assoupissement et la lâcheté gagnent Paris, capitale mondiale des lettres et de la révolution – dont la visée universelle est de principe – il importe, pour qui écrit alors l’inachevé Livre des passages, de se jeter dans la mêlée, et de faire le relevé des forces en présence : Cocteau ? Bachelard ? Calet ? Claudel ? Mounier ? De Rougemont ? Bataille ? Nizan ? Caillois ? Paulhan ? Gide ? Klossowski ? Wahl ? Jouve ? Aron ? Etiemble ? Malraux ? Parrain ? Bost ? Arlan ? Benda ? Dabit ? Marcel ? Leiris ? Queneau ? Guéhenno ?

Le Céline du pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre et de Mea culpa ? « D’après Céline, les Juifs sont tout autant responsables de la standardisation des conditions de vie que du développement de la technique. Chez lui, le Palais de la découverte joue le rôle d’une salle de torture du Sanhédrin. »

Les lettres de Benjamin, conscient de la nécessité d’éveiller « la bourgeoisie éduquée », et défenseur des apports du freudisme en temps d’obscurantisme avancé, sont autant de rapports faisant l’état des lieux d’une société littéraire française peu encline, par aveuglement volontaire ou manque de lucidité, à combattre le fascisme qui vient, et s’installe.

Nous sommes en 1937 ou 1939, mais ce pourrait être maintenant.

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Walter Benjamin, Lettres sur la littérature, éditées et préfacées par Muriel Pic, traduites de l’allemand avec Lukas Bärfuss, 2016, 160p

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Mémorial Walter Benjamin à Portbou

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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