Lire et vivre Yves Bonnefoy, rencontre avec le photographe Amaury da Cunha

1

Amaury da Cunha est un artiste ne séparant pas son travail sur l’image de son travail sur les mots.

Attentif aux procédures esthétiques de dévoilement et d’apparition, la fréquentation du poète Yves Bonnefoy nourrit son approche de la réalité, entre manque et surabondance de visibilité, entre mystère et illumination, entre silence et épiphanie, entre absence et annonciation.

Chroniqueur au journal Le Monde, deux textes concernant le poète et son œuvre récemment publiés m’ont donné envie de reprendre avec lui le cours d’un échange commencé il y a quelques mois dans la revue numérique indépendante Le Poulailler. 

Vous avez récemment écrit dans le journal Le Monde, où vous êtes iconographe et où vous participez régulièrement au cahier Livres, deux très beaux articles sur le poète Yves Bonnefoy : une chronique de son dernier ouvrage publié au Mercure de France, L’écharpe rouge, et sa nécrologie. Comment avez-vous rencontré son nom et sa poésie ? Par quel livre avez-vous commencé à le lire ?

Comment j’ai rencontré son nom ? Sans doute dans un livre, mais je ne me souviens plus très bien des circonstances. Sans doute en 1995, à une époque où mon désir d’images était aussi fort que celui de l’écriture. J’avais alors choisi une voie enthousiasmante (les Lettres Modernes) mais je devinais qu’elle constituait une impasse pour le jeune homme que j’étais et qui désirait par-dessus tout se lancer dans une aventure artistique —  quelle que soit sa nature. Cette hésitation entre le texte et l’image, grâce à une conférence de Bonnefoy entendue dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne au printemps 1996, ne m’avait plus semblé tenir de la contradiction. Je me souviens seulement de son intitulé — Ut pictura poesis (La poésie est une peinture) et d’un homme déjà âgé, parlant doucement, sur un registre étrange. Si le fond de ce discours était aussi rigoureux qu’un exposé universitaire, sa parole demeurait celle d’un poète. Comme si la pensée et le chant se retrouvaient tout à coup mêlés, inséparables. Je n’avais sans doute pas tout compris à ce qu’il disait (même si je garde en mémoire ces moments de la conférence où Bonnefoy expliquait se méfier du concept) mais j’étais émerveillé, redevenu un enfant qui écoute une langue étrangère. Il avait parlé d’images — de peintures, surtout — et, bien entendu, de poésie. Face au réel, celui qui écrit et celui qui crée des images sont sans doute l’un et l’autre dans une recherche similaire : vouloir faire apparaître quelque chose, et non l’identifier, ou le bloquer dans un sens, ou un jugement hâtif. L’été suivant, j’avais commencé à lire un de ses livres dans la Creuse, L’improbable, en même temps que je découvrais le travail photographique d’Arnaud Claass. L’écho entre la poésie de Bonnefoy et les images de Claass fut saisissant pour moi. L’écrivain et le photographe recherchaient la même chose : recueillir la présence du monde dans son dénuement, sa simplicité, et son immédiateté. C’était un l’été lumineux, dehors comme dedans. Je lisais la journée des poèmes d’arbres, des mots de pierre, et j’ouvrais ensuite le soir le livre d’images pour retrouver ces figures, ou plutôt ces motifs, en leurs traces photographiques. Un profond sentiment d’unité entre le texte et l’image me fit beaucoup de bien, et au-delà du plaisir esthétique, je comprenais qu’écrire, ou photographier, pouvait m’aider à me sentir vivant, dans le monde.

Comment pourriez-vous définir sa poétique ?

La définir ? Mais cela lui donnait une limite, ce que Bonnefoy redoutait par-dessus tout. Ce qui m’intéresse chez lui, c’est ce rapport paradoxal aux mots. Une immense attirance vers eux, mais aussi une profonde méfiance, car le langage, comme l’image, peut duper. Cette recherche du « second degré de la parole » est chemin détourné du langage tel que nous en faisons chaque jour la malheureuse expérience. Que d’impasses dans cette prétendue communication entre les êtres ! Zones d’ombres, équivoques, les mots ne cessent de compliquer notre rapport à autrui, et bien évidemment aussi au réel. Le recours au poème, bien au-delà de l’intention esthétique, est une façon de vouloir refondre l’unité de notre être, et de surcroît, il peut apporter une ouverture nouvelle vers l’autre, le lecteur, l’ami, l’amoureuse, l’amoureux.

La fréquentation des poètes nourrit-elle votre pratique de photographe ? On sait à quel point la question de la métaphore était centrale chez Yves Bonnefoy. En quoi a-t-il pu vous inspirer comme artiste ?

Je ne sais pas trop répondre à cette question. J’aime la poésie, comme celle de Claude Royer-Journoud par exemple, qui s’écrit par éclats et qui se lit par bribes. Les résurgences, souvenirs de lectures interviennent sûrement quand je photographie, mais cela ne m’intéresse pas de localiser ces influences. Ils réveillent le désir en tout cas, tant sur le plan spirituel que sur celui de la chair.

Quels phrases/vers issus de son œuvre pourriez-vous retenir comme légendes de vos images ?

« Il n’identifie pas, il fait apparaître ». Je ne sais plus dans quel livre cette phrase se trouve.

Si vous vouliez lui rendre hommage en photographie, laquelle souhaiteriez-vous lui offrir ?

En voici une. J’aurais aimé qu’il la regarde, en silence. Je pense à ses mots, « Hier régnant désert. » L’image fut prise l’été dernier en Sicile, au pied de l’Etna, dans un état amoureux.

sicilia
Sicilia

Pensez-vous que L’écharpe rouge a été conçu comme un livre testamentaire ?

Cela supposerait que Bonnefoy aurait souhaité construire un système, ce qui n’a jamais été le cas. Je parlerais plutôt de synthèse que de testament. Les dernières pages fabuleuses de ce livre ont été écrites en mars 2016. Quelles que soient les raisons de ce livre (qui n’ont pourtant rien de mystérieux, bien au contraire, car il cherche à dissiper le mystère d’un texte ancien, écrit en 1964), je pense qu’il voulait le finir avant de mourir.

L’avez-vous rencontré physiquement ?

Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, en mai 2010, dans son bureau de la rue Lepic qu’il occupait depuis les années 1950. Il avait répondu préalablement à mes questions par écrit pour un entretien qui allait paraître dans Le Monde. Il avait cependant accepté de me rencontrer, même si le travail était fait, à la condition que je n’enregistre rien, que je ne note rien de qu’il me dirait. Une rencontre seulement humaine, si je puis dire. J’étais ému comme un enfant. Je me souviens être entré dans l’immeuble, et ne connaissant pas l’étage, je sonnai chez le gardien qui me regarda avec méfiance. Je lui expliquai que j’avais rendez-vous avec Bonnefoy, il me demanda une preuve, je lui tendis ma carte de visite avec le logo du journal, et il accepta par me dire à quel étage le poète se trouvait. Au deuxième ou au troisième étage, le vieil homme m’ouvrit la porte, je fus d’abord étonné par sa petite taille, c’est idiot, mais je l’imaginais autrement, plus fort, plus grand. Encore un leurre causé par les portraits que j’avais vus de lui. Il me fit d’abord traverser un couloir rempli de livres, dans une lumière faible, froide, et un peu automnale, alors que les beaux jours venaient d’arriver. Nous sommes ensuite entrés dans son bureau, il s’est assis près de la fenêtre ouverte sur Montmartre, et il m’a regardé, avec un mélange de dureté et de douceur. Nous avons peu parlé, au début. J’ai voulu le questionner sur son rapport à la photographie, il a évoqué sa grande amitié avec Cartier-Bresson, et m’a confié que ce médium l’intriguait de plus en plus, et qu’il préparait d’ailleurs un livre sur ce sujet. Il paraîtra quelques années plus tard, chez Galilée, Poésie et photographie.

Quels sont les thématiques/axes de votre travail actuel ?

Je viens de terminer un texte, qui ressemble à un roman, Histoire Souterraine, qui paraîtra en mars au Rouergue.  Il y est question d’images de disparition. Un frère qui se tue en Asie. Des accidentés de la ligne 6 du métro parisien. Et d’une histoire amoureuse qui s’achève en Sicile. Le livre paraîtra sans photographie. Je suis cependant en train de réfléchir à un dispositif (une installation ?) pour transformer le roman en matières plastiques. Montrer au mur les images évoquées, faire entendre le texte, etc. Quant à mon travail strictement photographique, je le poursuis, j’accumule des photos faites depuis quelques années. Je ne les comprendrai qu’au moment où je chercherai à les faire dialoguer au sein d’une maquette de livre, mais il est encore trop tôt pour l’envisager.

Propos recueillis par Fabien Ribery

538c687145230

Site d’Amaury da Cunha

Articles d’Amaury da Cunha pour Le Monde

bouquet1

Lire l’interview d’Amaury da Cunha  sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

livre_affiche_2364

Yves Bonnefoy, L’écharpe rouge, Mercure de France, 2016, 250p

4962337_6_6490_france-paris-2001-portrait-d-yves-bonnefoy_ab8eb06ed9066a0dbf8c4f6e98e534cb
Yves Bonnefoy à son domicile parisien, par Gérard Rondeau

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s