Photographes, vastes oiseaux des mers – une conversation avec Anne-Lise Broyer

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Anne-Lise Broyer est une photographe dont le regard se nourrit de références littéraires et picturales, mais aussi de l’histoire de son art.

On se souvient de Vermillon ou Le chant du coucou est le cri de la mère morte (Verdier/Nonpareilles, 2012), ensemble d’images donnant à voir, à la double manière de Corot et de Plossu, la maison de l’auteur des Vies Minuscules, Pierre Michon, comme un espace de sortilèges et de secrets – l’écriture telle une opération de magie blanche ou noire ou rouge sang.

Fruit de deux séjours au Chili effectués en compagnie d’un autre photographe, le brestois René Tanguy (un livre/exposition sur les traces de Jack Kerouac en Bretagne est attendu sous peu), leur ouvrage Du Monde vers le Monde (Escale à Valparaiso) est un voyage dans le temps et les espaces d’un pays abordé comme une énigme à ne surtout pas résoudre.

Rencontre avec une photographe française d’importance.

Aller au Chili lorsque l’on est photographe, c’est un peu, comme le fait le saumon, chercher à remonter à la source, soit vers l’œuvre et la présence physique de Sergio Larrain, immense photographe ayant soudain abandonné la pratique de son art pour l’ésotérisme. Que représentent pour vous le nom et l’esthétique de Sergio Larrain ?

Le nom Larrain était pour moi autant mythique que le nom Valparaiso. D’ailleurs dans mon esprit Valparaiso, avant de m’y rendre, était avant tout un livre plus qu’un port. En 1977, quand sort le livre de Sergio Larrain, il rejoint immédiatement au firmament le Robert Frank des Américains, le Petersen du Café Lehmitz ou le Voyage mexicain de Bernard Plossu. Les images de Larrain sont modestes, de facture très simple mais elles ont l’effet d’une déflagration. Larrain publie sur la pointe des pieds ce travail de plusieurs années autour de Valparaiso et il devient culte tout de suite. Il apporte de l’air et nous détourne de la perfection graphique, il renoue avec une écriture presque surréaliste.

Pourquoi la ville de Valparaiso fascine-t-elle tant les photographes ? Anders Petersen et Alberto Garcia-Alix viennent de montrer leurs images de cette ville au festival sétois ImagesSingulières.

Valparaiso, c’était presque un sésame, un nom de code dans le milieu des photographes. Les yeux pétillent quand on en parle. C’est d’ailleurs presque devenu un genre. A une certaine époque, au cinéma, il fallait réaliser son « Jeanne d’arc ». Ainsi, dans le sillage de Larrain, Valparaiso devient une sorte de défi photographique. C’est se confronter à l’abîme.

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N’avez-vous pas cherché, par l’âpreté de vos photographies en noir et blanc parfois, l’étrangeté et l’indécidabilité des sujets que vous montrez çà et là dans votre recueil, à prendre le contrepied d’une ville par essence éminemment photogénique, colorée, populeuse, accueillante ?

Je disais que Valparaiso devient une sorte de défi photographique. C’est vraiment cela. Valparaiso, en plus d’être désormais un motif entré dans l’Histoire de l’art (photographique), est véritablement une ville « carte postale ». Le défi est donc aussi de fuir « la belle image ». J’avais eu le même sentiment à Prague. Et pour accéder à cela, à l’envers du décor si je puis dire, il me faut charger le réel de références littéraires ou autres, comme pour en faire remonter la fiction. Ce qui revient à dire que je photographie peut-être uniquement ce que je reconnais, ce que j’ai déjà lu. Ces photographies de Valparaiso, comme mes photographies en général, sont donc des surfaces sensibles où se rencontrent le réel et l’émotion retrouvée d’un sentiment, d’une lecture. C’est comme un compte-rendu actuel d’un sentiment ancien. La photographie est pour moi une sorte de courbe d’émotion, c’est donc étrange et mystérieux.

Quelle est la part du travail de René Tanguy et de vous-même dans ce livre ?

Je ne peux pas et ne veux pas répondre à cette question, car pour moi elle n’a pas de sens au regard de ce projet, puisque ce dernier se veut une véritable rencontre, un travailler ensemble, une expérience commune. Avouer ou révéler qui a fait quoi trahirait donc l’essence même de ce geste à deux. En revanche, du travail, il y en a beaucoup, mais il faut surtout toujours que cela soit « l’air de rien ».

Pourquoi un tel titre, Du Monde vers le Monde ? Parce qu’il n’y a ni ancien, ni nouveau monde, mais une continuité entre l’Amérique du Sud et les rives européennes ?

Ce titre est pris chez Pablo Neruda. « Du monde, vers le monde, surgirent, comme d’incroyables colombes, des navires pavoisés, des bateaux parfumés, des frégates affamées trop longtemps retenues par le cap Horn. » Et pour répondre à la seconde question, non, ce titre, Du Monde vers le Monde, c’est un voyage qui brasse un Chili à la fois fantasmé et très concret. C’est aussi un voyage du livre vers le livre.

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Comment photographier à deux ? Vous montriez-vous régulièrement vos images lors de votre double séjour chilien, ou le dialogue n’a-t-il vraiment eu lieu qu’au moment de la composition du livre, beaucoup d’images étant disposées en rimes visuelles, dont on imagine qu’elles sont le fruit du regard de chacun ?

Photographier à deux, c’est s’accompagner, ni plus ni moins. C’est comme en musique, la mélodie d’un instrument en révèle un autre, chaque musicien est à l’écoute du jeu de l’autre. Photographier ensemble c’est cela, c’est se déplacer ensemble, c’est aussi observer l’autre, observer une certaine distance, c’est le respecter. Quant aux images, elles ne se sont rencontrées qu’au montage du livre. Maintenant, ce sont elles qui s’accompagnent.

Votre séjour a-t-il été précédé d’un important travail de documentation ?

Oui. Comme je le disais, pour charger le réel, voir à travers le prisme des lectures, mais lors des prises de vue, il faut désapprendre C’est un va-et-vient incessant, dans mon cas, entre l’érudition et la naïveté, afin d’être totalement perméable aux sensations.

Comment avez-vous travaillé avec la couleur ?

En noir et blanc ! Non nous avons recherché des couleurs passées dans le bain du temps, délavées.

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Pourquoi cette image de Manet posée sur une table ? Lisiez-vous alors le livre de Georges Bataille évoquant sa « suprême indifférence » ? Photographiez-vous comme de l’intérieur d’un monde flottant, la distance autorisant paradoxalement la proximité ?

Je réalise en effet depuis plusieurs années une série sur et autour de l’écrivain Georges Bataille, qui s’appellera Journal de l’œil (Les globes oculaires), mais c’est une autre histoire. Non, cette image est un hasard. Je me demandais précisément à ce moment-là comment « incarner » davantage la série que je construisais au Chili, comment rendre la sensualité des prostituées photographiées par Larrain sans avoir à forcer le trait en allant dans les bars à hôtesses très nombreux dans certains quartiers de Valparaiso. J’étais à Puerto Natales et avec ces questions dans la tête je tombe par hasard dans un bar d’hôtel sur ce livre de peinture en français, ouvert à cette page représentant le tableau de Manet Nana. J’avais donc, en partie, la solution, en utilisant la citation, Manet renvoyant à Zola et Bataille, puis finalement à Larrain. Donc oui, en faisant tous ces détours, je reviens aussi à quelque chose de très intime, une sorte de mise en abîme de ma propre histoire dans le courant de l’Histoire (de l’art).

Les oiseaux, le grain de l’image, les compositions parfois cubistes, en tout cas très picturales, ne sont-elles pas un hommage à Bernard Plossu ?

Bien entendu. J’aime passionnément les photographies de Bernard Plossu. Et quand on les regarde, on voit aussi celles de Robert Frank, c’est donc comme un relai qui circule. C’est conscient et inconscient.

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La danse, la musique (un violon sans corde) sont présentes dans votre livre, consonnant avec les images mouvementées de la mer ou des nuages dans la montagne. On peut avoir l’impression en vous regardant attentivement que le Chili est resté une énigme au terme de vos séjours.

Le violon sans corde fait référence au violon perdu dans le texte de Neruda qui accompagne les photographies de Larrain dans le livre Valparaiso. La danse est très présente au Chili. On se réunit, toutes générations confondues, le dimanche, le soir, pour danser la cueca. Mais comprendre le Chili n’était pas du tout mon dessein et, qu’il reste une énigme, je dirais : « Tant mieux ! » J’essaie en fait de créer une expérience visuelle, qui court-circuite les classifications verbalisées et pénètre directement le subconscient avec un contenu émotionnel et littéraire, philosophique.

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Votre livre semble s’achever en Patagonie, le froid, la menace, la mort peut-être, gagnant peu à peu vos images. Avez-vous ressenti des moments où, comme l’écrit parfois Nicolas Bouvier, un pays vous rejette ?

La traversée des détroits de Patagonie est en fait comme un fil conducteur dans le livre, comme une basse continue. Notre voyage a d’ailleurs commencé par là. Immédiatement après notre arrivée à Santiago, nous sommes repartis vers Punta Arenas pour embarquer sur un cargo et traverser ainsi les détroits de Beagle, Magellan, dans les sens allers et retours… C’était comme pour mieux arriver à Valparaiso et ainsi rendre hommage à ce « port fou », à cette « fiancée de l’océan », à cette « reine de toutes les côtes du monde ». Car derrière l’imaginaire de cette ville se cachent en effet tous les ports du monde, tous les rêves de marins, et tous les désirs d’aventure d’un voyageur, de l’enfer du Cap Horn
aux portes du Paradis…

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Avez-vous photographié d’autres ports aussi mythiques que Valparaiso ?

Valparaiso est un port, mais c’est une ville tournée contre la mer. Naples, que j’ai photographié est pareil, Palerme également. C’est cette étrange impression qu’il fallait aussi rendre. J’ai passé pas mal de temps à Brest, autre port mythique !

Un livre réussi selon vous n’est-il pas un chant ? Dominique A, dans sa façon de composer ses chansons, semble d’ailleurs influencer un certain nombre de photographes aujourd’hui.

Ce livre est peut-être une chanson photographique à deux voix face à l’étendue bleue de l’océan. Peut-être sommes-nous allés chercher le bleu, la note bleue (blue note), cette note ajoutée « inventée » dont le dessein est précisément de traduire et rendre audible la vibration de l’âme et des sentiments.  La Chanson de Dominque A Valparaiso nous a accompagnés tout au long de notre premier voyage au Chili, c’était comme si cet air sortait du violon perdu de la préface de Neruda dont je parlais plus haut.
Un livre réussi possède (entre autres) un bon rythme, en cela il est peut-être un chant.

Pourquoi votre livre se clôt-il sur une double image de Sergio Larrain (de dos devant chez lui, puis absent, la mort l’ayant emporté) si petite, si on la considère comme un diptyque ?

La première image est une image volée (d’où le petit format), la seconde est une photographie réalisée au même endroit 5 ans plus tard, effectivement après la mort de Larrain. Sa maison est pour moitié devenue un parking. Larrain est en fait présent dans les deux images, dans la première, de dos, son ombre et dans la seconde en oiseau.

ALBROYER Frac Marseille

Vous êtes actuellement invitée au FRAC Marseille. En quoi consiste le projet que vous y présentez ?

Cela rejoint une question précédente. J’ai été invitée à deux reprises en résidence au pied de la Montagne Sainte-Victoire (au Domaine de Saint-Ser) par l’association « Voyons-voir | art contemporain et territoire ». Cette Montagne est un motif implacable, un motif impossible, irréprésentable. Masse imposante tant par sa présence que par les Paul et les Pablo qui l’ont fréquentée, elle est l’incompréhensible, l’indomptable, le changement permanent. Elle est une montagne du Temps. J’ai tourné autour et dedans pour comprendre ce motif enfoui sous une couverture végétale. La végétation épouse en même temps qu’elle distingue. En fixant le motif, tout se mêle et le mystère s’accomplit, renversement des plans, abstraction où se jouent les enjeux et la force du paysage, c’est un nuage de pierre (terre). La Sainte-Victoire, je l’ai donc photographiée. Je l’ai aussi dessinée. Le dessin, à même le tirage, transforme la photographie. Le trait est entre ces deux mondes, celui du regard (la photographie) et celui de la main, l’inconnu. L’œil accueille doucement les images avant de les laisser descendre dans la main. La série Leçons de Sainte-Victoire que je présente au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur jusqu’au 14 août 2016, est donc un voyage entre ces deux mondes sensibles. Le lecteur se promène dans les images, d’une technique à l’autre, comme dans la montagne où l’œil se perd, bute sur une roche et retrouve l’ouverture d’un chemin, le plein cadre. Ces images questionnent les zones de frottements, d’intersection du dessin et de la photographie. Il s’agit de conjuguer ces deux médiums dans leurs limites en les rapprochant, les distordant à l’endroit même où l’arbre se fossilise, où la roche s’anime en branche… Ces images ont l’épaisseur du temps, celui de cette montagne, celui de la photographie et celui du dessin.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Anne-Lise Broyer et René Tanguy, Du Monde vers le Monde (Escale à Valparaiso), photographies noir et blanc et couleur, texte de Jean-Luc Germain traduit vers l’espagnol par Michel Dulcire (édition bilingue), éditions Nonpareilles, 2016, 112p

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Site d’Anne-Lise Broyer

Site de René Tanguy

FRAC Provence Alpes Côte d’Azur

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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