A Radovan Ivsic, poète – du temps que les surréalistes avaient raison (1)

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Objet fantôme, par Toyen, 1937

Jusqu’à son dernier souffle, André Breton rechercha et accueillit les signes d’un ordre secret du monde, mystérieux et évident, dont le surréalisme fut le nom.

Mouvement d’une ampleur considérable – tous les continents touchés en quelques décennies – né à l’époque du triomphe de l’asphyxiante raison (la barbarie de la Première Guerre mondiale dans le collimateur), les surréalistes refusèrent avec la plus grande énergie de se laisser désenchanter jusqu’au bout.

Armes majeures : les rêves, l’écriture, le montage (peinture, photographie, objets, littérature) comme façon de lancer les dés à toute vitesse dans le sable des oracles.

André Breton est mort en septembre 1966, mais les amis qu’il côtoya jusqu’à la fin (dans son appartement des merveilles du 42 de la rue Fontaine près de Pigalle, les cafés, ou sa maison de Saint-Cirq-Lapopie, dans le Lot) parlent encore pour lui.

Radovan Ivsic, écrivain croate arrivé en France par un ahurissant concours de circonstances – rien n’est meilleur que le hasard objectif, cette saveur salvatrice dont témoigne son dernier livre, posthume – est de ceux-là.

Retraçant douze ans de complicité ininterrompue avec l’auteur d’Arcane 17, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout – injonction de Breton – est un petit ouvrage important, tant nous souffrons aujourd’hui encore –  désert et solitude ont crû – de vivre à l’ère du nihilisme déchaîné (se reporter au diagnostic radical de Nietzsche dans Le gai savoir).

Retrouver quelques-uns des noms des protagonistes majeurs du surréalisme des années cinquante et soixante (la Pragoise Toyen, la Canadienne Mimi Parent, l’Egyptienne Joyce Mansour, Alain Jouffroy, Jean Schuster, tant d’autres) fait un bien fou, analogue au bonheur ressenti en 1988 (anecdote personnelle) à la lecture de Rue Gît-le-Cœur du poète Virezslav Nezval, fondateur en 1934 du Groupe surréaliste tchèque, hommage à ses amis Paul Eluard, Benjamin Péret, René Crevel ou André Breton.

De ces remarquables enchaînements de circonstances qui fondent une destinée.

Radovan Ivsic s’interroge (première phrase), posant à chacun de ses lecteurs (ils ne seront pas nombreux, mais presque tous de qualité) cette question fondamentale : « Quelle boussole secrète détermine le parcours ? »

La vie passe parfois sans nous apporter la moindre réponse, malgré ces instants de dévoilement, de clarté, de fulgurante stupeur, que nous vivons tous, sans généralement savoir/vouloir les reconnaître.

A quoi peut-on identifier un régime totalitaire (la Yougoslavie de Tito, le Spectacle en 2015) ? Au refus absolu que lui échappe le moindre instant d’incalculable, cette gratuité, guise de la grâce d’être au monde. Cette ouverture du temps et de l’espace soudain désincarcérés.

Accompagné de photographies (très beaux portraits de Péret, Toyen et Breton), grande tradition depuis Nadja (nous voulons des preuves de l’énigmatique et surprenante beauté du monde), Rappelez-vous cela se lit avec un constant ravissement, pour qui du moins aura gardé, malgré les inévitables turbulences intimes, son âme d’enfant.

La Montagne des ours, Zagreb, une égyptologue française (Jeannine), des méchants (le surréaliste renégat Marko Ristic), des bonnes fées (les Suisses Jacques et Isabelle Vichniac), un train passant les frontières. Sommes-nous dans une nouvelle aventure de Tintin ? Non, au plus près de la vie d’un poète, que fouettent, allegro vivace, les hasards heureux.

Il est trois heures du matin, on a passé la journée à marcher dans Paris, un homme vous donne le numéro confidentiel d’André Breton, vous l’appelez, il vous attendait depuis toujours.

Rien n’est plus normal.

Aveu capital (leçon du jour) : « J’irais jusqu’à prétendre que plus grand est l’écart avec la réalité que tout pouvoir cherche à imposer, plus grande est la probabilité de cette fameuse rencontre de la nécessité extérieure avec la nécessité intérieure que constitue pour Hegel le hasard objectif. Comme si pouvait émerger du politique ce qui en est apparemment le plus éloigné. Mais aussi comme si ce qui en est apparemment le plus éloigné pouvait en devenir une correction majeure. De fait, éminemment politisés ont été les trois personnages qui m’ont « conduit » dans la proximité d’André Breton. »

La découverte de son atelier est un éblouissement calme : « Aujourd’hui disparu, ce lieu est resté inoubliable pour ceux qui ont eu la chance de le voir. S’il en existe des photos ou des prises de vue, aucune image ne peut traduire l’ébranlement que je ressens à pénétrer pour la première fois dans cette forêt de présences : petites ou grandes statues polynésiennes, mélanésiennes, masques eskimos, poupées hopi, objets trouvés… répondent aux livres, aux tableaux qui les entourent. De proche en proche se réveillent les forces dont les uns et les autres sont chargés. Ce n’est plus qu’un échange de frémissements et d’échos multipliés par leur proximité. »

Si l’on peut certes désormais voir au Centre Pompidou un pan de cet atelier, le charme n’opère plus, les dieux se sont enfuis, comme la nécessité existentielle d’un agencement conçu comme exorcisme majeur.

Muséifié, il est rare que l’art conserve avec autant de puissance sa force de subversion.

Nouveaux chevaliers de la Table ronde, les poètes surréalistes n’entendent à aucun instant séparer l’art de la vie.

Quel adulte rêviez-vous d’être lorsque vous étiez enfant ? Ecrivez.

Quel est votre animal totémique ? Ecrivez.

Quel objet vous représente le plus ? Décrivez.

Puisque l’enfance est un horizon, vos abdications vous jugeront.

Arrive Annie Le Brun – Radovan Ivsic est aujourd’hui son premier associé – intelligence foudroyante, indépendance farouche, arc électrique permanent.

Mais, voilà l’été, il faut se quitter, puisque c’est le temps des retrouvailles à Saint-Cirq-Lapopie autour d’André et Elisa : Jean et Huguette Schuster, José Pierre et sa femme, Toyen, Mimi Parent, Jean Benoît, sont là, bien sûr.

Le vent est fort, les rencontres se succèdent (au restaurant de Madame Julia, au café en haut du village, au domicile de leur hôte), et la faux plane comme un instrument de démolition.

André, persuadé qu’il mourra quand sera définitivement détruite l’ancienne mairie du village, déclare à son ami (c’est un testament) : « La langue française est un formidable instrument, que des générations de poètes n’ont cessé d’amener à la perfection. Cet instrument, il faut à tout prix le préserver et surtout veiller à ce qu’on ne le détériore d’aucune façon. »

Derniers mots d’André Breton, authentiquement poète, en ce sens qu’il ne vécut qu’en et par la poésie (des milliers de vers retenus par le cœur, tel un aède, et tous les livres lus) : « Quelles sont les véritables dimensions de Lautréamont ? »

Un an plus tard, en 1967, Marcelin Pleynet, dans un essai considérable consacré à l’œuvre du Montevidéen, relève le flambeau.

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Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Gallimard, 2015, 115p

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Radovan Ivsic par Peter Dabac

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