Les jardins d’Armide à minuit – conversation avec Annie Le Brun à propos de Radovan Ivsic (2)

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André Breton et Radovan Ivsic

Annie Le Brun, poétesse, essayiste, commissaire d’exposition, lectrice de Sade et des grands irréguliers du langage, incarne un principe de subversion qu’elle n’a cessé d’approfondir dans une œuvre au long cours, écrivant notamment, fidèle à la morale surréaliste, Les pâles fiévreux après-midi des villes (1972), Lâchez tout (1977) ou A distance (1985).

On peut lire, à l’orée des Châteaux de la subversion (1982), ces mots qui forment le blason de son existence : « Faut-il donc que les formes, les lieux, les êtres qui nous retiennent le plus, soient ceux qui livrent le moins leur secret et masquent le mieux le cours de notre vie ? Comme si chaque séduction se déployait en écran où reviendraient toujours se jouer, en se jouant de nous, nos rares raisons d’exister. Sans doute n’aimons-nous que des énigmes. Mais derrière la dérobade des goûts et des couleurs, la pensée poursuit en silence son avancée sauvage. Et l’aveuglement sensible s’avère en fin de compte le plus sûr moyen de voir et de faire voir. »

Le poète croate Radovan Ivsic fut son compagnon, c’est-à-dire la plus désirable des énigmes.

Annie Le Brun, comment avez-vous rencontré Radovan Ivsic ?

J’ai rencontré Radovan Ivsic dans l’entourage parisien d’André Breton, auquel un ami m’avait présentée, l’été précédent à Saint-Cirq-Lapopie.

Quelles furent les parts de merveille, de hasard, de rire et de jeu dans votre relation ?

Depuis le début, je n’ai cessé d’être sidérée par la façon dont Radovan Ivsic n’aura eu que le hasard pour seule boussole. Comme vous aurez pu le constater, son dernier livre en témoigne grandement. Ma chance a été de partager cette aventure. Pour le reste, c’est notre secret.

Pourquoi le livre Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, qui est une phrase prononcée par André Breton peu de temps avant sa mort, est-il paru si tard, six ans après le décès de votre compagnon ?

Radovan Ivsic se proposait de me faire lire ce texte, au moment où il est mort. Par la suite, comme je n’étais pas sans savoir qu’y était évoquée l’année 1966, au cours de laquelle nous avons commencé à nous rapprocher, il m’a longtemps été impossible d’y revenir.

Quelles sont pour vous les œuvres les plus importantes de Radovan Ivsic ? Comment le présenter à ceux qui ne le connaissent pas ?

C’est une question, à laquelle il m’est difficile de répondre, d’autant que, chez lui, tout est lié. Il lui arrivait de dire qu’il n’y a pas de différence entre son théâtre et sa poésie. N’empêche que je reste fascinée par son théâtre qui ne ressemble à aucun autre, encore qu’on puisse le situer entre Jarry et Maeterlinck. C’est un théâtre de l’apparition, se confondant avec l’espace mental où est toujours en instance d’apparaître ce qui se joue entre les êtres, telles ces « forces mystérieuses qui régissent la vie des hommes », pour reprendre les mots de Michel Leiris, à propos de Raymond Roussel.

Récemment, le Musée d’art contemporain de Zagreb a justement souhaité présenter Radovan Ivsic. En fait, cela revenait à faire une sorte de portait sensible. Tout de suite, la forêt s’est imposée comme le lieu tout à la fois réel et imaginaire dans lequel depuis toujours Radovan Ivsic a perçu l’espace où tout se joue, là où la forêt mentale vient interroger une vie insoumise, là où la forêt des symboles cherche à réinvestir la flore et la faune, là où il s’agit moins de retrouver une forêt mythique que de faire vivre en nous comme au dehors de nous une forêt devenue le théâtre du monde, en ce que tous les enjeux existentiels – politiques, érotiques, poétiques – s’y rejoignent. D’où le titre de cette exposition et de son catalogue, « Radovan Ivsic et la forêt insoumise », ponctués par des extraits de sa poésie, de son théâtre, de ses essais comme autant de chemins qui ont dessiné la singularité de son parcours

Quelle est aujourd’hui la nature de sa réception en Croatie ?

Le succès rencontré par cette exposition – reconnue pour la meilleure de l’année 2015 à Zagreb – indique, à constater les âges très variés des visiteurs, qu’elle a été à la fois une redécouverte et une découverte. Il ne faut pas oublier qu’après avoir été interdit par le pouvoir fasciste oustachi en 1942, Radovan Ivsic est resté censuré quarante ans durant dans la Yougoslavie de Tito. D’où la place tout à fait à part qu’il aura occupée et occupe en Croatie, celle d’un personnage présent-absent, mais dont la pensée n’en continue pas moins de vivre comme cette « forêt insoumise ». Ainsi vient de sortir un choix de ses textes, d’environ 600 pages. Ce qui est étonnant, c’est que par leur inactualité essentielle, ils touchent toujours de nouvelles générations.

Comment Radovan Ivsic vécut-il matériellement ? De traductions ?

Il a vécu de façon très précaire, de travaux on ne peut plus divers, d’ailleurs, comme la plupart des surréalistes, quand il les rejoint dans les années cinquante-soixante du siècle dernier. Encore que pour lui, venu sans rien de l’ex-Yougoslavie, tout aura été plus compliqué.

Ce fut aussi le cas de Toyen qui, elle, était exilée tchèque. Quand on sait quelle était la situation matérielle de l’un et de l’autre, les splendides livres qu’ils ont faits ensemble tiennent du miracle. Mais l’un comme l’autre ont toujours préféré cette précarité plutôt que de s’intégrer socialement.

Qui sont d’après vous aujourd’hui les écrivains, peintres, photographes qui prolongent le mieux l’esprit du mouvement surréaliste ?

Vous ne me poseriez pas cette question s’il y en avait.

Radovan Ivsic écrit : « J’irais jusqu’à prétendre que plus grand est l’écart avec la réalité que tout pouvoir cherche à imposer, plus grande est la probabilité de cette fameuse rencontre de la nécessité extérieure avec la nécessité intérieure que constitue pour Hegel le hasard objectif. » L’écriture poétique est-elle façon de nous désensorceler de la fausseté politique, une façon de la conjurer ?

Ce n’est pas « l’écriture poétique », en tant que telle, qui permet d’échapper aux innombrables formes de pression auxquelles nous sommes soumis. C’est seulement une autre façon d’être, au plus loin de celles qui nous sont proposées sinon imposées. Il suffit de regarder ailleurs et autrement. Il n’est pas de meilleur moyen pour se soustraire au formatage qui menace chacun dans sa singularité.

Les pouvoirs actuels créent ou accompagnent l’enfer sur terre, en ce qu’ils évacuent toute possibilité d’expérience poétique, et de langage pour la vivre. Comment mener une vie bonne dans dans une vie mauvaise ? Quels seraient aujourd’hui les principes d’une insurrection poétique/politique ?

Dans ce domaine, il n’est pas de principes. Souvenez-vous de la fameuse phrase de Breton : « En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres. »

Et on peut toujours commencer par refuser « l’univers unidimensionnel » qu’on veut nous faire croire nôtre.

André Breton appelle de par son patronyme la Bretagne, Victor Segalen, Saint-Pol Roux… Vous vivez ou avez longtemps vécu à Rennes. Y a-t-il une spécificité bretonne, qui rattacherait particulièrement cette terre, ce territoire, cette vaste péninsule, à une forme de pensée magique agissante ?

La poésie n’a de patrie et encore moins de racines. Seulement, d’être un pays pauvre mais riche de ses landes, de ses brouillards et de ses tempêtes, la Bretagne aura toujours stimulé l’imagination. Je peux témoigner que, toute sa vie, Radovan Ivsic aura été très sensible au fait que de là nous sont venus les Chevaliers de la Table ronde et, avec eux , une certaine idée de l’amour.

L’élément d’André Breton était l’air. Quel serait-il pour Radovan Ivsic et vous-même ?

Pour Radovan, c’est incontestablement l’eau. D’autant que son livre-poème Narcisse, confisqué en 1942 par le pouvoir fasciste comme exemple d’« art décadent », évoque le mythe de Narcisse. Mais pour le détourner, Narcisse n’étant pas ici amoureux de sa propre image mais de l’eau.

Comment comprenez-vous les derniers mots d’André Breton : « Quelles sont les véritables dimensions de Lautréamont ? »

C’est une question qui interroge la poésie. À chacun d’y répondre.

« Déchaînez les masques dans la peau » est une formule de Radovan Ivsic. Qu’entendait-il par cette injonction ?

Il s’agit du titre d’un texte de 1966, où Radovan Ivsic s’élevait déjà contre un théâtre qui se confondait, à ses yeux, avec « l’ennui subventionné » et qu’il considérait comme « l’excrément du pouvoir ». Et cela, alors que, pour lui, à l’inverse, le théâtre aura toujours été un espace hautement symbolique, où apparaissent ce que nous ne savons pas voir des enjeux de ce que nous vivons. Ainsi concluait-il son texte, en avançant : « Il n’y a pas de crise du théâtre, il y une crise du corps», liant l’une et l’autre. Cinquante ans plus tard, on ne peut qu’être impressionné par la justesse de sa pré-vision, à constater le « beaucoup de bruit pour rien » d’une politique théâtrale se caractérisant par le recyclage de tous les poncifs d’une subversion subventionnée, bien sûr incapable d’opposer quoi que ce soit au formatage des corps qui triomphe avec les nouveaux marchés, du body building à la chirurgie esthétique, sans parler de l’uniformisation imposée  par les industries de la mode, allant de pair avec le matraquage des esprits par une idéologie du  sport reposant sur la performance et la compétition, sur fond de corruption.

En écrivant « Déchaînez les masques dans la peau », ce corps devenu l’otage des plus diverses formes de domination, Radovan Ivsic incitait chacun à le libérer, en retournant à sa nuit intérieure pour y retrouver son imaginaire perdu.

Son théâtre est-il joué ?

Il y aura eu et il y a toujours des gens à s’enthousiasmer pour son théâtre. À mes yeux, c’est un signe qui ne trompe pas.

Radovan Ivsic écrit dans Cascades (Gallimard, 2006), se souvenant sans nul doute du renégat Marko Ristic, dont l’attitude de soumission face au pouvoir fut pour lui une blessure faite à la poésie même : « Du poète il faut exiger une seule chose : ne pas cesser d’être poète. Il ne cesse pas d’être poète s’il se tait, s’il n’écrit pas, s’il ne publie pas. Mais il cesse d’être poète dès qu’il consent à écrire la langue qui ment, la langue de bois, la langue morte, même s’il aligne des milliers de vers. » Comment Radovan Ivisc aura-t-il su préserver son art, sa langue ? Quelle était sa stratégie ? Une forme d’isolement ? Qui voyait-il à la fin de sa vie ?

Le passage que vous citez de Radovan Ivsic répond en fait à la question que vous posez. Tout naturellement, il aura toujours été de l’autre côté du pouvoir, je devrais dire des pouvoirs. Il n’y a pas besoin de stratégie pour cela. Il a refusé tout ce qui amoindrit. Ainsi, après sa mort, ai-je été amenée à dire qu’il a vécu sans compromis, « comme le soleil est sans compromis, comme le vent est sans compromis ». Ce qui ne l’empêchait nullement d’être aux aguets de tout ce qui pouvait advenir. C’est sans doute pour toutes ces raisons que Stéphane Audeguy, lui rendant hommage, a pu écrire : « Radovan Ivsic est mort jeune, il avait 88 ans ».

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Gallimard, 2015, 116p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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