De sa vie restera une onde, par Ryoko Sekiguchi

Formulons une hypothèse sous forme de questions : contrairement à ce que l’on croit spontanément, le corps ne provient-il pas de la voix, plutôt qu’il ne la porte ? N’y a-t-il pas, autrement dit, préséance de la voix sur le corps ? Le chant/l’appel/la nomination ne nous précède-t-il pas ?

Si la littérature est d’abord voix – el l’on sait par exemple dès les premières phrases d’un livre qui a lu au XXème siècle Louis-Ferdinand Céline, ou Thomas Bernhard – n’est-ce pas parce que celle-ci impose immédiatement la singularité d’une présence, d’un style, d’un être au monde, d’une corporéité sonore ?

Il se pourrait bien que le secret d’un être repose dans sa voix, qui est toujours, pour reprendre la méditation heideggérienne sur la poésie, réponse – être parlant car toujours/déjà vocalisé.

Traductrice notamment de l’écrivain afghan Atiq Rahimi (Syngué Sabour), la franco-japonaise Ryoko Sekiguchi fait ainsi l’éloge de la voix, comme Jun’ichiro Tanizaki faisait celle de l’ombre.

Incipit de La Voix sombre : « L’objectif, ou plutôt la morale à extraire à la lecture de ce livre, est seulement ceci : enregistrez la voix de ceux qui vous sont chers. »

Ecrire l’histoire de la voix de ceux qui sont partis, qui vont partir, puisque, vivant, le passé nous regarde déjà, et tenter de conjurer la douleur de la disparition des aimés, qui nous déchire parce qu’elle est une infinie répétition de la perte.

La jeunesse d’une voix se moque des rides : elle ne bouge pas, ou peu, ou alors vraiment  beaucoup, quand la peau se flétrit et s’évapore le désir.

Petit livre où le silence, le blanc sur la page, fait respirer les mots, La Voix sombre est un essai en apesanteur, où la pensée progresse par touches légères, et donne à chaque paragraphe l’allure d’un vers libre.

Un traumatisme insiste, qui touche bien des êtres ayant dû abandonner leur patrie : « Souvent, les exilés sont privés d’assister à la mort d’un proche dans le pays où ils viennent. Trop souvent. La mort, dans ces circonstances, s’accompagne de la voix qui l’annonce par la ligne téléphonique. »

Une voix en remplace alors une autre, dont on pleure l’évanouissement.

On fait commerce des images des disparus, et l’on oublie, derrière ces fétiches, la voix, qui est une peau et peut caresser l’âme.

Le grain de la voix (pensons à Roland Barthes) des disparus est une pluie de particules radioactives sur un corps mis à nu.

Prenons garde cependant à l’usure (réflexion passionnante) : « Dans les histoires de défunts se pose toujours la question de l’usure. On « use » la voix en l’écoutant trop souvent, on « use » l’apparition éphémère de la personne dans la photographie en la regardant tous les jours. On « use » la tristesse, on « use » la disparition, et la disparition même, usée, finit par disparaître à son tour. L’usure est la seule façon de repousser la « disparition ». Reste le monde, sans disparition, mais sans apparition non plus [je souligne]. Un monde morne, règne de l’absence. »

Anecdote : Marcelin Pleynet, poète, historien de l’art, demandait un jour à l’une de ses étudiantes qui ne prenait jamais de notes pourquoi elle venait à ses cours. Réponse : « Parce que j’aime votre voix monsieur. » Lui : « J’aurais récité ma liste de courses, c’était la même chose. »

Ou : il fait nuit, vous ouvrez la radio, une voix vous ensorcelle et vous prend par la main. C’est un rapt.

livre-voix-sombre

Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, P.O.L., 2015

Site P.O.L.

Les éditions Les Ateliers d’Argol publient un autre essai de Ryoko Sekiguchi,  intitulé Fade, qui est une méditation sur ce que recouvre cette notion associée généralement  à l’absence de goût, mais dont l’emploi, à lire avec l’auteure le dictionnaire  Trésor de la langue française, peut être bien plus large.

Contre François Jullien et son Eloge de la fadeur, qui serait l’apanage de l’Asie, Ryoko Sekiguchi proprose plutôt d’identifier le fade à une incapacité de percevoir avec plaisir une différence.

Menant l’enquête, l’auteure relève les expressions liées à ce terme : « Manque d’un élément constitutif de l’aliment (autre que le goût), « Manque de ce qui « devrait être » », « Manque de repères dans la mémoire », « Manque de détermination », « Manque de je-ne-sais-quoi d’impossible à identifier », « Manque de plaisir », « Manque d’émotion », « Manque de nature », « Manque de vie ».

On identifie parfois/souvent la cuisine japonaise au fade, mais ici la langue nous piège, nous qui ne possédons pas toujours les mots adéquats pour dire ce que nous ressentons face à ce qui nous déstabilise.

Ryoko Sekiguchi  propose le syntagme « proche de la mort » : « Il s’agit d’une cuisine qui accepte l’idée de faiblesse, de tristesse, et de déchéance. »

Vous pensez « manque de vie », « inauthenticité » ? Essayez plutôt les recettes que vous découvrirez à la fin de l’ouvrage.

« Pour apprécier la haute gastronomie française, même les Français doivent se livrer à quelques exercices avant de pouvoir déchiffrer la construction complexe des goûts, la métamorphose aromatique des produits, le déroulement de la narration gustative dans la succession des plats, à la manière d’une sonate ou d’une symphonie.Pour être comprise, la cuisine japonaise exige aussi un entraînement particulier, pour développer une sorte d’hypersensibilité gustative, dégrossir les ingrédients afin de ne conserver que ce qui en constitue l’essence, aiguiser les sens à capter les parfums éphémères, c’est-à-dire écouter la mélodie d’un instrument en solo, joué très bas. »

livre_grand_17

Ryoko Sekiguchi, Fade, éditions Les Ateliers d’Argol, 2016, 94p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s