La sagesse des innocents, par John Berger

Certains livres sont si justes qu’on peut les relire chaque fois avec la même émotion, dans une sorte de ravissement mêlé de gratitude envers l’intelligence sensible d’auteurs touchés par la grâce.

Un métier idéal de l’écrivain John Berger et du photographe Jean Mohr (première édition en langue anglaise en 1967), histoire véritable d’un médecin de campagne dans l’Angleterre des années soixante, est de ceux-là.

Suivi au jour le jour pendant deux mois d’activités professionnelles intenses, le docteur John Sassall est le protagoniste bouleversant d’un livre constamment attentif à la misère et la beauté du monde, sans misérabilisme, ni grandiloquence.

Aussi bien capitaine au long cours que confident, assistant social qu’urgentiste ou sage-femme, John Sassall, du National Health Service, est le médecin de famille (quelle belle expression) que nous rêverions tous d’avoir, ce frère humain qui aurait lu Conrad et Freud, et ferait de la récognition la base de sa déontologie. Un exemple moral. Pas de corruption, de la maîtrise, de l’autorité sans autoritarisme. De la clairvoyance (diagnostic rapide et sûr), des gestes justes, une connaissance de l’être inscrit dans son milieu (professionnel, social) et son histoire familiale : « Il ne sépare jamais la maladie de la personnalité globale du malade – en cela, il est le contraire d’un spécialiste. Il ne croit pas en la nécessité de maintenir une distance imaginaire : il doit s’approcher assez pour connaître entièrement le malade. Bien qu’il ait environ deux mille patients, il sait comment ils sont tous liés entre eux – et pas seulement au sens familial -, si bien que, pour lui, le nombre n’acquiert pas souvent une objectivité statistique. »

Michel Foucault, dont le père était chirurgien, a noté l’équivalence entre le don d’écriture et l’art de manier le bistouri. Inciser précisément le corps, atteindre l’âme au fleuret des mots. Art de la description. Une vieille femme agonise : « Il lui ausculta la poitrine. Ses bras bruns usés par le travail, son visage creusé de rides, son cou plissé et fatigué, tout cela s’effaça soudain devant la blancheur douce de ses seins. Le fils aux cheveux gris dans la cour avec les vaches et la fille au pied du lit en pantoufles, les chevilles gonflées, s’y étaient autrefois accrochés et nourris, et pourtant la blancheur douce de ses seins était celle des seins d’une jeune fille. Elle avait conservé cela. »

Passent l’amour, le manque d’amour, les ratages, l’usure du désir, le froid, la rudesse de la vie nue, la cohorte des morts.

Pour qui sait qu’il n’aura pas le choix – où aller ? que faire ? que réinventer ? –  le courage compte plus que le bonheur.

Cheminant de cottage en cottage, traversant bois, sentes boueuses ou enneigées, attrapant un bol de thé au passage, John Sassall, clinicien hors-pair, a compris que seules communiquent vraiment les solitudes qu’ouvre l’empathie.

Du savoir, mais pas trop de certitudes – cet homme-là en aura vu des morts, et quelques ressuscités.

On ne se met vraiment à penser que lorsque la vie s’arrête ou dysfonctionne (thèse que développe le philosophe Pierre Zaoui dans La traversée des catastrophes, Le Seuil, 2010) et que la souffrance peut être ressentie comme un monde commun. Naissance de l’idée d’homme universel.

Tout malade est un sujet, mystérieux, sur qui plane, pour au moins quelques instants, l’ombre de la mort.

Claude Bernard a bien montré la continuité entre le normal et le pathologique dans son Introduction à la médecine expérimentale (1865) : « La santé et la maladie ne sont pas deux modes différents essentiellement comme ont pu le croire les anciens médecins, et le croient encore certains médecins. Dans la réalité, il n’y a que des différences de degré : l’exagération, la disproportion, la dysharmonie des phénomènes normaux constituent l’état maladif. »

Témoignage d’un médecin en visite : « La porte s’ouvre, et j’ai de temps en temps l’impression d’entrer dans la vallée de la mort. L’impression passe une fois que je me suis mis au travail. Je tâche de surmonter cette gêne car, pour le patient, le premier contact est extrêmement important. S’il est dérouté et ne se sent pas le bienvenu, il me faudra longtemps pour regagner sa confiance et je n’y arriverai peut-être jamais. Je m’efforce de l’accueillir comme à bras ouverts. Dans ma position, tout manque de confiance en moi est une faute. Une forme de négligence. »

S’il faut notamment conseiller Un métier idéal à tous les étudiants en médecine, c’est parce que la notion parfois péjorative de malade ordinaire paraît impropre à désigner, lorsque l’on est John Sassall, ces singularités pour qui la maladie tient souvent lieu de discours à décrypter.

Se rappeler que le statut de médecin est d’abord un privilège : « L’homme-médecine primitif, qui était souvent prêtre, sorcier et juge, a été le premier spécialiste libéré de la contrainte de fournir de la nourriture à la tribu. »

Le monde est absurde, la contingence n’est que l’autre nom de la gratuité – Sartre est cité (La Nausée) – le temps est peut-être irréversible, mais il y a aussi ces instants où un être humain cherche à soulager un autre être humain du poids de sa souffrance et de ses angoisses. Un homme, tout l’homme.

Conscience aiguisée d’un médecin de campagne sombrant quelquefois pour deux ou trois mois dans la dépression (lire la postface écrite en 1999) : « Il peut affirmer que les forestiers sont à certains égards des gens heureux comparés à la majorité des gens dans le monde. Mais il sait surtout, ce qui est beaucoup plus proche de ses préoccupations, que les forestiers sont à presque tous égards malheureux comparés à ce qu’ils pourraient être – s’ils bénéficiaient d’une meilleure éducation, de meilleurs services sociaux, de meilleurs équipements culturels, etc. »

Ecrivain engagé, John Berger, qui soutint financièrement les Black Panthers (ce à quoi peuvent servir les prix littéraires – Booker Prize reçu en 1972 pour G.) ? George Steiner l’a décrit comme « un Anglais excentrique et érudit, à la recherche de l’innocence. »

Paraît aujourd’hui Rondo, élégie pour Beverly, infante défunte, simple mère et épouse (quarante ans de vie et de plantations) partie la première. Une « éclaireuse ».

Très beau petit livre conçu comme un hommage sans pathos, Rondo associe à la fois textes (des deux enfants, Yves et Katia, du mari, John), dessins ou peintures (Yves) et photographies (Jean Mohr, John Christie), pour dire la beauté et le courage d’une absente toujours vivante : « Tu es morte il y a quatre semaines. Hier soir, pour la première fois, tu es revenue. Ou, pour le dire autrement, ton absence a été remplacée par ta présence. J’écoutais un enregistrement du 2e Rondo pour piano de Beethoven (op. 51). Pendant presque neuf minutes, tu étais ce Rondo ou ce Rondo était toi. Il contenait ta légèreté, ta persévérance, tes haussements de sourcils, ta tendresse. »

La mort, ce sont des vêtements à trier, des lunettes commandées trop tard, toujours en attente de leur propriétaire, des fleurs sur la façade de la maison désormais orphelines.

Comment dire adieu à ceux qu’on aime ?

Par les mots, les traits, les couleurs, le chant de la vie précisément accordé à ceux dont le souvenir se compose d’un ensemble de lignes mélodiques.

En laissant s’ouvrir la mémoire.

Pas d’écriture véritable sans art poétique : « Tandis que j’écrivais, j’attendais continuellement tes réactions. Ecrire s’apparente pour moi à l’acte de déshabiller, d’amener le lecteur au plus près d’une forme nue. Nous attendions ensemble cette nudité. Nous cherchions à épier ensemble ce qui se cachait derrière le nom des choses, et si on l’apercevait, on se cramponnait l’un à l’autre. Si fort que cette étreinte m’a donné le courage de continuer quand j’ai recommencé à écrire seul. »

On n’hérite vraiment qu’avec le cœur, dans le mouvement de l’âme.

Souvenir d’un poème de Mahmoud Darwich :

« … et tu m’as dit, si je meurs avant toi,

protège-moi des mots en conserve et des dates de péremption.

emmène-moi loin de la terre où je dors,

car un brin d’herbe te montrera peut-être

que la mort ne rejoint rien d’autre que l’acte de planter… »

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John Berger et Jean Mohr, Un métier idéal, traduit de l’anglais par Michel Lederer, Editions de l’Olivier, 2009, 175p

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Yves et John Berger, Rondo, traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis, Editions de l’Olivier, 2015, 43p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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