Psychanalyse du fanatisme

Nimeroud

Du fanatisme, le psychanalyste Gérard Haddad connaît les tours et détours, qui fut stalinien intransigeant, heureusement sauvé par Jacques Lacan – lire Le jour où Lacan m’a adopté (Grasset, 2002).

Son dernier essai, Dans la main droite de Dieu, développe ainsi une réflexion concernant la genèse d’une maladie contemporaine à tendance proliférante, analysant avec clarté les caractères généraux dont elle se nourrit, tant sur le plan « politico-social » – tenir un point de vérité jusqu’à la mort, maintenir le particulier contre l’universel dissolvant, n’entendre que la loi d’un seul Dieu, être un normopathe satisfait, prôner la tabula rasa comme acte de refondation, refuser de douter –  que sur celui de la psychologique ou de l’intimité blessée.

L’anthropologue rejoint ici Freud, d’un grand secours pour comprendre qu’en chaque fanatique repose un forcené du même (le fantasme de purification ethnique comme corolaire) : « Il n’est pas très difficile de mettre un nom sur le ressort psychologique de cette quête du même : la maladie du fanatisme est bien, fondamentalement, une maladie du narcissisme. »

La volonté acharnée de détruire les corps de leurs victimes, de les démembrer, les dépecer, les disloquer, peut dès lors être comprise comme l’angoisse considérable des bourreaux de Daech concernant leur propre morcellement/éclatement : « Le fanatique, dépourvu d’une forte armature symbolique, prisonnier d’un imaginaire malade, enfermé dans un narcissisme pathologique, ne peut s’élever au-dessus de la douleur du manque. Sa personnalité friable ne lui offre pas l’appui nécessaire à cette élévation. Ne nous trompons pas : cette douleur du manque peut devenir si atroce que la mort, voire le suicide, en devient souhaitable. Elle est la cause de la haine absolue. »

La défaillance/absence des pères en tant qu’instance de régulation (rappel de l’interdit de l’inceste, tempérance à propos de la rivalité fraternelle), mais aussi leur humiliation (atteinte au symbolique) récurrente dans des sociétés qui ne reconnaissent pas leur importance, est ici pointée comme l’une des causes majeures de la montée du fanatisme.

Penser que le fanatique est un individu radicalisé cherchant dans le groupe et l’autorité d’un chef une protection lui faisant défaut manque peut-être une dimension essentielle de sa complexion psychique, en ce qu’il est d’abord un converti, « un devenir autre » – « il ne s’agit pas de l’exagération d’une tendance, mais d’une transformation profonde de la subjectivité et du rapport au monde » – la frontière entre normalité et psychose étant, comme a pu le montrer Hannah Arendt, extrêmement poreuse.

Parvenir à repousser efficacement aujourd’hui comme hier les fanatismes nationalistes, religieux, racistes, ou reposant sur un ordre totalitaire (chapitre « Les quatre formes du fanatisme »), n’est pas chose aisée (Jean Jaurès est mort de la folie nationaliste, Romain Rolland dut s’exiler) quand les vents mauvais gagnent les esprits.

Ou la nécessité de la psychanalyse en temps de guerre.

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Gérard Haddad, Dans la main droite de Dieu, Psychanalyse du fanatisme, éditions Premier Parallèle, 2015, 128p

9782246429111

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue indépendante Le Poulailler

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