Les aigles viendront et lui crèveront les yeux – ou les épiphanies de James Joyce

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Sur le front joycien, les bonnes nouvelles s’accumulent.

Après les publications récentes de Brouillons d’un baiser chez Gallimard (traduction et préface de Marie Darrieussecq) et de Giacomo Joyce chez Multiple (traduction de Georgina Tacou, postface de Yannick Haenel), les éditions Trente-trois morceaux de Lyon republient aujourd’hui avec une grande élégance les Epiphanies de l’auteur d’Ulysse, dans une traduction – revue pour cette nouvelle parution – de Jacques Aubert.

Recueil de quarante épiphanies, soit quarante illuminations conservées sur un ensemble devant en comporter à l’origine au moins soixante et onze, l’ensemble inachevé que nous lisons désormais fut composé avec un soin extrême, les fragments n’étant pas disposés dans un ordre chronologique, mais selon un tissage des plus subtils, jeux d’échos thématiques et formels, comme autant de stases ou stations d’un chemin spirituel.

Souvenons-nous ici que Philippe Sollers achève son Illuminations à travers les textes sacrés (Robert Laffont, 2003) par ces mots de Jacob Boehme (Mysterium Magnum) : « Je n’ai pas besoin de veaux pour comprendre mes ouvrages, mais de bons yeux illuminés ; aux autres, ils ne peuvent rien apprendre, si malins soient-ils. »

Avec Joyce – et avant le Walter Benjamin d’Enfance berlinoise – entrons donc dans le « démonde », cet envers du nihilisme, ce sacre de la déliaison sociale, afin de rejoindre une unité bien plus profonde que le petit commerce des méchantes niaiseries ordinaires.

Ouvrir Stephen le Héros : « Par épiphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phase mémorable de l’esprit même. Il pensait qu’il incombait à l’homme de lettres d’enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême, car elles représentaient les moments les plus délicats et les plus fugitifs. »

Que dit-on vraiment lorsque l’on dit ce que l’on dit ?

Quelles répercussions auront les paroles jetées à l’enfant (Jim) comme on lance des couteaux ?

Qu’est devenu l’enfant en nous lorsque nous nous sentons encore en sympathie avec lui ?

Quelles sont les images fondamentales de notre vie ?

Sur quelles bases repose véritablement quelque chose comme notre identité ?

Si le registre est parfois fantastique – « Un petit champ de mauvaises herbes et de chardons raides mais animé de formes confuses, mi-hommes mi-chèvres. Traînant leurs grandes queues ils se déplacent de çà de là, l’air agressif. Leur visage est orné d’une barbe rare, en pointe et grise comme du caoutchouc. » – c’est que nos péchés prennent parfois des formes inconnues comme autant d’épouvantes, bouts de chandelles effondrées telles des cathédrales ruinées.

Composées entre 1901 et 1904, ces quarante épiphanies – les dialogues alternent avec la prose poétique, musique savante – sont des mystères délectables concernant des problématiques fondamentales : la vie/la mort (du petit frère), l’apparition/la disparition, la parole d’usage/le verbe sacré, le sexe/sa découverte/sa répression/les jeux de séduction, la danse comme spectacle ou de dimension extatique, la foule/les élus, la solitude/la communion.

Ceci, on croirait lire Rimbaud : « Une longue galerie tournante ; du sol montent des colonnes de vapeurs sombres. Elle est peuplée d’images de rois fabuleux, enchâssés dans la pierre. Leurs mains sont jointes sur leurs genoux en signe de lassitude et leurs yeux sont obscurcis car les erreurs des hommes montent devant eux à jamais en sombres vapeurs. »

Passe la Vierge Marie, puissance bénéfique au cœur de la nuit.

Y a-t-il scène, parole, image qui ne soit pas de l’ordre d’une annonciation voilée ?

Quarante épiphanies, quarante fragments d’Evangile.

Martin Heidegger (Schelling, 1936) : « Les paroles essentielles sont des actions qui se produisent en ces instants décisifs où l’éclair d’une illumination splendide traverse la totalité d’un monde. »

James Joyce, apôtre : « Allons, à bientôt….. et, oh, le beau soleil qui luit dans l’avenue et, oh, le soleil qui luit dans mon cœur ! »

James Joyce, Epiphanies, Trente-trois morceaux, 2016, 48p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique Le Poulailler

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