En parlant comme à la case, La Toubabesse, roman de Louis-Ferdinand Despreez

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La Toubabesse de Louis-Ferdinand Despreez, romancier sud-africain aux multiples visages (engagé dans l’ANC aux côtés de Nelson Mandela ; conseiller de plusieurs chefs d’Etat et gouvernements africains), est un livre formidablement tonique et impertinent.

Quand un homme de pouvoir, grand commis, passe du costume trois pièces et des règles protocolaires au short vietnamien et aux vents du large (il est désormais installé en Asie, toujours plus ou moins sur l’eau), l’écriture comme boussole (et mors), on se dit que tout n’est pas perdu dans ce foutu pandémonium dans lequel nous vivons.

Avec Louis-Ferdinand Despreez, « griot blanc », la littérature, c’est du sérieux : de l’énergie pure à réveiller la savane et faire tomber les puissants.

D’ailleurs, ce double « e », tel un indice surnuméraire au cœur de son patronyme (Despreez), ne porte-t-il pas l’espoir de tous les déraillements possibles et d’une folie potentielle ?

Cet homme-là connaît la musique, et veut délyrer autrement.

Après La Mémoire courte (2006) et Le Noir qui marche à pied (2008), La Toubabesse est une ode à l’Afrique comme territoire d’insoumission fondamentale.

Part maudite de l’humanité, le continent africain pourrait peut-être bien être le seul avenir possible pour qui chercherait encore, parmi les décombres du contemporain, à exercer sa souveraineté au contact du néant.

« Tragédie comique en quinze actes », il y a dans La Toubabesse la sensation d’un théâtre permanent des plus enthousiasmants, tirant sa force de l’invention d’une langue « de malpoli », nécessitant parfois quelques explications, ce à quoi s’emploie à la fin de l’ouvrage un glossaire très drôle.

Piochons au hasard, ou presque, à la lettre A : Artiste ? « séducteur » ; Adouci-cœur ? « gigolo » ; Accélérateur ? « aphrodisiaque » ; Amphibie ? « habitant rustre des marais »

Louis-Ferdinand Despreez passe aux aveux dès la première page : « J’ai longtemps marché dans les clous, dit ce qu’il fallait comme il fallait quand il fallait, appelé un sourd un malentendant, dit un Black plutôt qu’un Noir, fait le tolérant compréhensif éclairé et aimable en tous lieux en respectant les innombrables encycliques de la pensée correcte. (…) Mais ça, c’est fini ! C’était dans une autre vie de jeune lion ardent et sans peur, une vie dont je vais te raconter un petit bout, ici et maintenant, et en parlant comme à la case, sans vouloir faire élégant avec des phrases fluides comme de la diarrhée estampillée officielle par les sages de la Coupole ou le Petit Robert. »

Carambouilleur, hâbleur, Despreez fait du mentir-vrai un art majeur : « Ma mémoire ne me trompe jamais lorsqu’il s’agit de l’Afrique, qui a bu mon âme cul sec et m’a ruiné la santé avec ces paludisme, vomito négro et autres saloperies de fourous ou de scolopendres venimeux, mais qui me fait trembler les narines de plaisir lorsque je quitte la concession indochinoise où je me suis retraité et que je me prépare à renifler de nouveau l’odeur de la latérite chaude. »

Plus loin, nous sommes prévenus : « J’aime bien emmerder le monde, je le confesse. »

Lautréamont créole, cet écrivain informé des turpides du monde fait danser le mal et le sexe avec une volupté de desperado : « Les remugles de la casserole de mes mémoires ne sentent pas toujours le ylang-ylang. »

Vous voulez peut-être savoir de quoi parle ce livre ? Demandons-le à l’auteur : « Dans ce livre que tu vas lire, à la gloire des petites bordelles effrontées et des hoquets de l’Histoire, une autre Esther, une ancienne vierge de Johannesburg, blanche et belle à couper les poumons, fille de personne ou si peu, et devenue putain par nécessité, peut-être même aussi un peu par fainéantise, voire par indolence, se fait aimer à la folie d’un potentat africain vieillissant qui en fait son deuxième-bureau pour commencer, et ensuite sa légitime, en se débarrassant de sa vieille épouse vénale et aigrie, qui chaussait du quarante-quatre en grande largeur et portait en secret dans son boudoir pour faire son élégante des fourrures Revillon en baissant la clim’ à seize degrés. Et ce roitelet tropical aima tellement cette Esther du trottoir que, pour la garder près de lui et continuer à satisfaire sa libido ardente sans cesse revigorée par des décoctions de bois-bandé mitonnées par le médicastre du Palais, il la laissa, elle aussi, telle cette Esther du Livre, jouer à la princesse, mener les ministres de la République du bord de la mer par le bout du nez, chicoter les excellences costumées et cravatées qui passaient au Palais, chambouler l’ordre bantou bien établi depuis fatigué, voire depuis kala-kala, vider les caisses de l’Etat à la brouette pour gaver à la louche les pauvres qui n’en avaient pas l’habitude », etc. etc. etc.

Nul doute, Louis-Ferdinand Despreez est un sacré ambianceur, puisque tout procède ici de l’hyperbole, de l’accumulation, de la surenchère, de la digression, de l’art de la formule ironique, de la palabre infinie, de l’uppercut verbal, et du sens du grotesque.

C’est formidable, non ? N’entendez-vous pas sonner ensemble Diderot et Voltaire dans ce conte philosophique africain ? Ne sentez-vous pas toutes les cataractes du ciel tambouriner votre ndombolo avec furie ? Non ? Tant pis pour vous, il vous reste à tout reprendre depuis le zébu, et advienne que pourra des damnés blancs-culs.

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Louis-Ferdinand Despreez, La Toubabesse, éditions La Différence, 2016, 288p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue indépendante Le Poulailler

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