L’énergie des horizons insaisissables, la Côte d’Opale, par Nadine Ribault

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Femmes sur le quai de Boulogne-sur-mer, par Baldus

Si vous ne connaissez pas la Côte d’Opale, deux solutions s’offrent à vous : revoir les cinq épisodes de P’tit Quinquin (2014) et Ma Loute (2016) de Bruno Dumont dès sa sortie (imminente) en DVD, ou/et vous plonger avec volupté dans un livre singulier, inattendu, très intelligemment composé, de Nadine Ribault, Carnets de la Côte d’Opale.

Ce pourrait être un simple guide touristique ou d’impressions, mais c’est plutôt une ode à la lumière sertie dans un cabinet de curiosités – beauté et étrangeté des illustrations ponctuant la lecture (dessins de coquillages, cartes postales, planches offrant à la vue animaux ou végétaux, objets dont la signification laisse perplexe).

On pense au travail d’iconographe de Nicolas Bouvier, voyageur de toutes les rives, devenu malgré lui guide spirituel pour nombre de pérégrins.

Après avoir écrit avec Thierry Ribault Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima (éditions de L’encyclopédie des Nuisances, 2012), livre évidemment difficile, Nadine Ribault avait besoin d’indemne, de sensation de monde premier (dilution du temps dans l’espace, cri des sternes, pages blanches des vagues et des nuages) qu’un Kenneth White – publié lui aussi chez Le Mot et le Reste, grande petite maison d’édition marseillaise – n’a cessé de célébrer depuis les solitudes habitées de son ermitage breton.

Malgré les pollutions diverses, les aberrations urbanistiques, la douleur des déracinés y trouvant refuge, la dureté des conditions économiques frappant la population, la Côte d’Opale est pour Nadine Ribault, maniant les carnets en poétesse autant qu’en géographe inspirée, un havre de paix moins trouvé que retrouvé, c’est-à-dire reconnu dès les premiers instants.

Terminé à Kyoto en août 2012 – même poignante et déchirante mélancolie des choses des deux côtés de l’extrême hémisphère – Carnets de la Côte d’Opale est un voyage dans un territoire peu connu allant de la côte belge à la Baie de Somme, la Mer du Nord et la Manche jouant le rôle de fées protectrices aux yeux verts, certes parfois colériques.

Qui sait se promener entre terre et ciel dans un tableau de Ruysdael repeint par Magritte aura ici la sensation d’une surréalité des plus bénéfiques, car le temps n’est alors plus linéaire, mais profondément intérieur et d’ordre syncrétique : « Les rides de la plage, fossilisées dans les grès, les lumachelles en dentelles blanches et les fossiles dans les marnes du cran étaient autant de traces de la préhistoire que nos corps portaient en profondeur et qui, tel un vertigineux frisson, une ombre noire, nous affleurait, de temps à autre, le long de l’échine. »

Dans une prose accordant à chaque mot/phrase son poids de mystère, à la façon d’André Pieyre de Mandiargues (Le Lys de mer) et de l’école de Georges Lambrichs, Nadine Ribault construit ses livres comme des « romans poétiques à visée d’Absolu ».

Ecoutons-la : « De fait, la beauté du paysage résidait sans doute dans sa fidélité. C’était un paysage qui, continuellement, naissant du crépuscule, demandait le même amour immuable exorbitant avant de lancer à la tête des passants, pour récompense inchangée, les mêmes coquillages cassés, les mêmes cris des mêmes oiseaux de mer et les mêmes vestiges de guerre et de trépas. »

Vous ne connaissez pas les dunes d’Ecault, les falaises d’Equihen, Sainte-Cécile, Hardelot, la Becque, la Liane, les caps Gris et Blanc-Nez (cent soixante millions d’années), Audresselles, le Cran-aux-Œufs (bonjour Sylvain et Gonzague), Wissant, Wimereux, le sentier du Marchand de sable, le fort d’Ambleteuse, le château de Fiennes, l’abbaye de Beaulieu, la Bibliothèque Municipale des Annonciades à Boulogne-sur-Mer, le mont Saint-Frieux, le Portel, le cran de Ningles, la Pointe aux Oies ? Parcourez ces lieux, les yeux ouverts, fermés, vous aurez peut-être la chance de vivre un rêve éveillé.

Vous vous promenez dans des forêts de saules, de frênes, d’érables, de pins, de chênes et de noisetiers.

Vous vous glissez parmi argousiers, oyats, sureaux, euphorbes, aubépines, liserons, ronces, prunelliers et genévriers.

Vous longez des champs de colza, d’orge, de betterave et de chicorée bordés de coquelicots.

Vous ramassez sur des plages, alignant des piquets de bouchots comme autant de pylônes reliant terre et ciel, crevettes grises, patelles, balanes, laminaires saccharines ou digitées, troques et gibbules, alors qu’au loin passent des vraquiers, chimiquiers et ferrys, un flobart quelquefois.

Là-haut des fous de Bassan, sternes, buses, faucons crécerelle, engoulevents.

Des chars à voile.

Un cerf-volant.

Une énergie.

Bienvenue dans « l’infini des ouvertures attractives », loin du « siècle sans regard » et des « troupeaux de la dévastation », en ces terres de ciel et d’eau où la poésie du monde réside dans un plateau de craie marneuse.

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Nadine Ribault, Carnets de la Côte d’Opale, L’infini arrive pieds nus sur cette terre, éditions Les Mots et le Reste, 98p

Site des éditions Les Mots et le Reste

Vous pouvez me lire aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

Précision : l’auteur de ces lignes est né à Calais, y a passé son enfance, et y retourne souvent.

+  XXXLLLL ++++ RECADREE

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