Le dragon porteur de pluie, et autres flocons de vie, par Katsushika Hokusai

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Pour entamer la lecture/vision de la reparution en un seul volume par les éditions Philippe Picquier de deux livres intitulés Manuels de peinture du maître des traits et des couleurs Katsushika Hokusai (1760-1849), il peut être judicieux d’aller directement aux préfaces d’époque reproduites à la fin du volume.

Voici ce qu’écrit admirablement en 1815 un certain Shokusanjin pour présenter Manuel de dessin en trois styles : « En calligraphie, il y a trois styles : le style formel, le semi-formel et le cursif. C’est ainsi le cas en peinture. Ou plutôt, non seulement en calligraphie et en peinture, mais aussi dans toutes les choses du monde. Lorsqu’une fleur commence à éclore, sa forme rappelle le style formel ; lorsqu’elle se fane, elle est comme le style semi-formel ; lorsqu’elle tombe et s’éparpille, elle reflète le style cursif. Lorsque la lune est pleine, elle rappelle le style formel ; lorsqu’elle est ascendante, le semi-cursif ; la lune du dernier jour du mois rappelle le style informel. De même, la neige qui s’accumule reflète le style formel ; celle qui se pose en prenant la forme de la coiffe des mariées rappelle le style semi-cursif. Lorsqu’elle fond telle du radis blanc râpé, elle est semblable au style cursif. »

Et Shinrinshi d’Owari en 1823 pour Manuel de dessin en un seul pinceau : « Une nuée de grues vole, des tortues flottent. Telles sont les différentes images dessinées d’un seul trait de pinceau par le maître Fukuzensai de Nagoya. Il y a quelques années, lors d’un séjour à Nagoya, le vieux Taito [Hokusai] découvrit avec admiration cette méthode de dessin. Comme il aurait été regrettable qu’elle tombe dans l’oubli, il voulut alors transmettre ces grues et ces tortues à la postérité et il en réalisa une copie pour la faire imprimer. »

Reprises en fin de volume sous forme de vignettes, précisément légendées, les images tirées de ces deux recueils dissemblables, l’un plus analytique, l’autre, rehaussé de rose et bleu pâle, plus spontanément vitaliste peut-être (car il se pourrait bien que l’un soit l’autre, et l’autre l’un), révèlent la magnifique diversité d’inspiration de leur auteur, empruntant ses saynètes tant à la vie quotidienne urbaine (nous sommes au cœur de l’époque Edo) qu’à l’ordre de la nature.

Défilent ainsi de droite à gauche samouraïs, femmes en kimono, paysans porteurs de houe, pêcheurs, vagabonds, balayeurs, mais aussi paysages tracés de façon somptueuse en quelques traits, et tout un monde de fleurs, tiges, insectes, poissons, petits mammifères ou monstres archaïques.

Il y a un éblouissement, qui est celui de la métamorphose continue des apparences procédant d’une même énergie primitive, constamment rejouée, relancée dans le spectacle sans fin de la réalité, à la façon d’une farandoles de spectres surprésents.

Quelles différences, au fond, entre cette geisha agitant son éventail, ce maître d’armes jouant à la coquette et ces oiseaux tournant leur cou en ouvrant le bec ? Entre la tortue et la feuille d’arbre ? Entre les contorsions du héron cendré, l’écriture et une femme peignant ses longs cheveux ?

La maîtrise technique se double ici d’une espièglerie – allant jusqu’à la caricature – absolument réjouissante, tant on sent qu’Hokusai peint en homme libre, pleinement souverain, tout entier acquis à son sujet.

On entend ici monter un rire majeur : le théâtre est permanent, et la comédie humaine une incessante source de réjouissances.

Des images du monde flottant (ukiyo-e) ? Sans aucun doute, mais aussi cette « poignante mélancolie des choses » qu’évoquait récemment Corinne Atlan dans un entretien à propos d’un livre chroniqué ici même, Japon, l’empire de l’harmonie.

On sait que le « vieil homme fou de dessin », célébré en France dès sa découverte par les impressionnistes ou l’amateur d’art Edmond de Goncourt, auteur de tant d’ouvrages à succès (Trente-six vues du Mont Fuji, constamment réédité, Tour des chutes d’eau dans différentes provinces, Méthode pour apprendre la danse sans maître, Méthode rapide pour apprendre le dessin abrégé…), passa les dernières années de sa vie dans un grande misère, se devant d’éponger les dettes d’un petit-fils dispendieux.

Pourtant, derrière l’homme assombri ayant illustré plus de cent soixante-dix livres (beaucoup de romans populaires) sous des noms multiples, persiste la présence d’un être rayonnant d’une insatiable curiosité, ayant le sens du déplacement et le goût de la poésie (cœur de l’art), aimant les femmes, la nature et les promenades en ville, en toute innocence, tel un enfant éternel.

« Voici le peintre universel qui, avec le dessin le plus vivant, a reproduit l’homme, la femme, l’oiseau, le poisson, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe ; voici le peintre, qui aurait exécuté 30 000 dessins ou peintures ; voici le peintre, qui est le vrai créateur de l’Oukiyô yé, le fondateur de l’ECOLE VULGAIRE […] ; voici enfin le passionné, l’affolé de son art, qui signe ses productions : fou de dessin… » (Edmond de Goncourt, Hokousai, 1896, chap. 1)

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Hokusai, Manuels de dessins, introduction et légendes de Manuela Moscatiello, traduit de l’italien par Béatrice Robert-Boissier, éditions Philippe Picquier, 2016

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Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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