Athènes, une oscillation permanente, par Christos Chryssopoulos (1)

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Copyright Christos Chryssopoulos

Il se pourrait bien que le monde disparaisse à chaque fois que nous prenons son image, ainsi Athènes dans l’objectif de l’écrivain grec Christos Chryssopoulos.

De plus en plus présent en France, l’auteur d’Athènes-Disjonction – éditions Signes et Balises – construit une œuvre, dont la découverte progressive est un grand plaisir.

Adepte de la pensée complexe d’un Edgar Morin (Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur sont cités « en guise de préface »), c’est-à-dire d’un humanisme envisagé comme mise en lien de la totalité de nos connaissances pour comprendre et modeler le temps présent, Christos Chryssopoulos construit avec Athènes-Disjonction un dispositif mettant en regard photographies prises dans la capitale grecque et textes où le peut sentir les présences de Charles Baudelaire (« Le Cygne », Les petits poèmes en prose), Julien Gracq (La forme d’une ville) et Georges Pérec (Tentative d’épuisement d’un lieu).

Afin de ne pas se laisser happer par l’entropie régnant sur une ville où le poids du passé est considérable, l’auteur de La Tentation du vide (Actes Sud, 2016) propose, première image, d’amaigrir Athènes, privilégiant l’herbe folle aux siècles des pierres : « Imaginons alors notre ville efflanquée, affaiblie, squelettique, nerveuse. Une ville indisciplinée sur laquelle rien ne colle. »

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Copyright Christos Chryssopoulos

L’insouciance se fait ici éthique, comme la fragilité, métamorphosant Athènes la muséale en territoire de brisures, de blessures, humaines très humaines, ville absente à elle-même quelquefois, comme ce fauteuil en plastique, pauvre trône posé sur l’asphalte (rue Descartes, quartier de Neos Kosmos) attendant un roi nu.

Le soleil est aveuglant, la ville penche, comme la ligne d’horizon de nos vies, toujours plus bancales.

Les objets s’associent en dehors de leur emploi usuel, créent des mondes autonomes réjouissants (Poubelle fixée à un lampadaire coupé en deux, place Kotzia), font signe dans la nuit.

Place Syntagma que fuit le jeune coureur aux yeux perçants pétrifié dans son élan ?

Travaillant en coloriste, Christos Chryssopoulos dresse le portrait éclaté/éclairé d’une ville Protée trépidante et pourtant muette : « Athènes est l’une des villes les plus dures au monde. Les rues sont littéralement folles. La vie y est une tempête permanente. Et malgré cela, il y a des moments, même au beau milieu de la journée la plus turbulente, où la ville, soudain, se tait. Elle ne désemplit pas. Les rues et les trottoirs restent encombrés. Mais tout à coup, on n’entend plus rien. Le vent tombe. Les moteurs s’arrêtent. Les bouches s’ouvrent et se ferment, mais aucun souffle, aucun son n’en sort. »

Surgit alors une ville souterraine, mélancolique, humble, et mystérieusement violentée : « A Athènes, ces dernières années, on rencontre de plus en plus souvent des parcelles d’espace public brutalement détachée du corps de la ville. Un ruban et un morceau de bois plantés dans une chicane en plastique ne sont pas rares. La plupart du temps, on ne parvient pas à soupçonner la raison de leur présence. Ni à comprendre à qui s’adresse ce message de camp retranché : si cela vise à protéger les citoyens ou s’il s’agit de se protéger d’eux. »

Ici, en marchant, en somnambulant, chacun trace son propre labyrinthe, empiétant malgré lui sur celui de l’autre, dans le bris intérieur de parois de verre tombant sans fin les unes sur les autres.

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Copyright Christos Chryssopoulos

Le flâneur, voluptueusement perdu dans la forêt des signes de l’urbaine solitude, entend parfois le son ténu de la note bleue, légèreté qui déchire l’âme.

« Ville arythmique », ironique, indocile et pourtant prude (comment se dénuder davantage encore, quand tout commence à manquer, ou manque ?), Athènes apparaît, dans l’objectif et par la prose de Christos Chryssopoulos, comme un espace de perpétuelle mise en scène, territoire d’inventions pourtant incapable d’effacer les traces de ses crimes, par négligence, ou simple volonté d’exposer son étrangeté.

Le texte final s’intitule Trous noirs, ce n’est pas un hasard : « Quand on parcourt la ville en la photographiant, on prend conscience de quelque chose que seuls ceux qui prennent des photos sont capables de percevoir : elle est criblée de trous noirs. Les endroits où il n’y a absolument rien sont légion. Je ne reviens jamais voir les lieux que j’ai photographiés. L’arbre qui se dresse seul dans la ruelle qui donne sur l’avenue, Singrou. Le mannequin dans le terrain vague de la rue Eolou. Le sex-shop ouvert la nuit…Le cliché que j’en ai pris les a effacés. Et je me déplace dans la ville entre ces trous noirs qui sont les photographies que j’ai déjà prises. »

« Et plus la ville diminue, plus mon angoisse grandit. »

« A un moment, j’épuiserai Athènes, elle ne contiendra plus rien pour moi. »

« Le trou noir de la dernière image. »

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Christos Chryssopoulos, Athènes-Disjonction, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, éditions Signes et Balises, 2016, 98p

Exposition Disjonction de Christos Chryssopoulos, du 13 octobre au 13 novembre 2016, Château de Nantes

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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