« Je me voyais comme quelqu’un qui offre un cadeau », La Destruction du Parthénon, roman de Christos Chryssopoulos (2)

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La Destruction du Parthénon, de Christos Chryssopoulos est un livre écrit sous la double influence de Yorkos V. Magris, figure éminente du cercle surréaliste grec Les Annonciateurs du chaos (qui prônait notamment le plasticage de l’Acropole), et d’une pensée étonnante du philosophe italien Giorgio Agamben : « La profanation du sacré est la tâche politique de la génération qui vient. »

Dans un monde ne révérant le passé (bigotement, patrimonialement, touristiquement) que pour mieux manquer généralement sa dimension vivifiante d’éternel présent, attaquer de façon sacrilège ses symboles (Parthénon, Panthéon, Mausolées divers) peut être, si l’on a su repousser les séductions faciles du nihilisme meurtrier (Daech et autres pitres), une chance de relancer les dés à neuf, afin de libérer ce que la dévotion avait pu confisquer d’insurrection active contenue dans les objets mêmes qu’elle adorait.

« Ici, dans notre ville, nous l’invoquons en permanence. Il ne se passe pas un instant sans que quelqu’un se réfère à lui. A croire que, tous, nous vivons dans l’ombre de son passé. Nous l’invoquons avec déférence quand nous nous sentons minables, choses qui se produit fréquemment, ou quand nous réalisons que nous sommes encore un peuple pauvre. L’invoquer nous suffit. Et nous convient. Parce que nous rechignons à réfléchir. La seule chose qui nous plaise, c’est de dire : « Tu Le vous, là-haut, au sommet de la ville ? Regarde-Le, mais regarde ! » Tout le reste nous est indifférent. »

« Ici, dans cette ville, plus rien ne nous appartient. Il ne se produit rien de nouveau, jamais de surprise. Jamais d’émotions inattendues. Ici, dans cette ville, tout à l’air de relever de la parodie. »

Construit sous forme d’enquête (qui a bien pu faire cela ? pour quels motifs ? de quels documents disposons-nous ?), multipliant les fragments comme autant de pièces à déposer dans un dossier judiciaire, La Destruction du Parthénon est un texte hybride empruntant sa logique aussi bien au Pérec d’un Cabinet d’amateur (le jeu sur les simulacres), qu’au Dossier K. d’Imre Kertesz (la dimension métaphysique, la sensation de vertige mêlée d’absurde existentiel).

En onze stations (« Témoignages recueillis le jour même », « Probable monologue de CH.K., auteur des faits », « Peine et châtiment »,…), relevant très souvent du dispositif théâtral (brefs commentaires du narrateur interrompant/ponctuant régulièrement les paragraphes telles des didascalies), Christos Chryssopoulos tente de comprendre le mystère d’une violence terrible exercée contre la beauté.

Un gardien : « Notre ville n’était pas à la hauteur. Elle était petite, elle n’en pouvait plus de le porter à bout de bras. Elle ne le méritait pas, elle ne Le valait pas et cela crève les yeux, à présent, mais il est trop tard. C’est la ville, c’est elle qui L’a tué. Elle s’est vengée de nous. »

C’est que la démocratie, lieu vide par excellence (idée maîtresse de Claude Lefort), ne peut se suffire des fétiches de son histoire.

Faire le vide, mieux vivre le vide, redevient aujourd’hui un projet politique.

La destruction du Parthénon ne répond pas au rêve totalitaire des futuristes italiens de faire exploser Venise – ambition réalisée en un certain sens par la vulgarité du commerce de masse – mais à une volonté d’exposer la vie nue, afin de la redécouvrir, et de la repenser collectivement.

Les labyrinthes effraient les tenants de l’ordre, ainsi que l’ombre ou la suspension du sens.

Témoignage d’un iconoclaste : « Ici, tout vous emprisonne dans la lumière. »

Plus loin : « La beauté, dans notre ville, a depuis longtemps disparu sous les éclairages orangés qui inondent les rues en permanence. »

Le ciel d’Athènes est désormais vide, à nous de le réinventer.

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Christos Chryssopoulos, La Destruction du Parthénon, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, Actes Sud Babel, 2016, 98p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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