Christos Chryssopoulos, monstrorum artifex (4)

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Copyright Christos Chryssopoulos

La tentation du vide, de Christos Chryssopoulos, commence par un coup de tonnerre doux : « 20 mars 1951. Rien de particulièrement notable ne se produisit dans la tranquille bourgade de Williamstown, sur la côte Ouest. Et si un événement inédit marqua cette soirée-là, ce fut sans aucun doute celui qui se répéta à quatorze reprises dans le secret de onze demeures de la ville, entre les parois de chambres d’adolescents à l’étage. Mais personne ne se rendit compte de quoi que ce soit – avant le lendemain matin. »

Quatorze adolescents, quatorze suicides ayant eu lieu la même nuit, quatorze énigmes.

Quatorze corps de cruauté obstinée déréglant l’ordre du temps et des consciences.

Une installation de Marcel Duchamp.

La loi déréalisante des séries.

Des prénoms : Sarah, Milt, Pat, Jennifer, Herman, Darlene et Marlene (jumelles), Allan, Tony, Mary, Joan et Ann, Michael, Betty.

Des noms de rue : Jefferson, Tweed, Whitman, Capri, Milton, Fulton.

Une épidémie de suicides, comme chez Giono, dans des villages lointains des Alpes de Haute-Provence rongés par la solitude et les vilénies.

Nous sommes ici dans une bourgade reculée de l’Oregon, possédée/transformée/révélée par la mort en quelques heures (veines coupées, pendaison, poison, empalement, vitriol, revolver).

1951 : les Etats-Unis vivent dans la peur d’une invasion communiste (les époux Rosenberg sont accusés de trahison, soupçonnés d’avoir transmis à l’URSS des informations confidentielles sur la bombe atomique), alors que sort L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger.

Construit comme une enquête sur l’impossible, accumulant les fragments comme autant de pièces d’un puzzle au motif inconnu, La tentation du vide déroule son récit et le fruit de ses découvertes (détails, anecdotes, faits symboliques) de façon imperturbable : la ville de Williamstown des origines à nos jours (une sensation de rouille, déjà, au milieu du siècle), une brève biographie des suicidés, un chapitre entier sur la défunte Betty Carter (petite sœur de la protagniste du Restless de Gus Van Sant), une chronologie (approche d’Antonios Pearl)…

Le calme olympien du narrateur, gage de réussite littéraire, offre au lecteur la possibilité de déployer sa sensibilité face à l’énigme du mal.

Que sait-on d’un homme ?

Lettre de l’hérétique Antonios Pearl à Betty Carter (cinquante pages) : « T’est-il déjà arrivé de te trouver un soir allongée sous la voûte céleste et d’avoir tout à coup la sensation que tout est lié ? Que tout est en correspondance et que finalement tout est un ? Quand j’essaie de me forger cette idée, j’ai le vertige. Car tout semble une gigantesque construction-mort, une entité unique définie par des éléments indéfinis, des éléments-morts. »

Aucun pathos, mais des descriptions sidérantes, presque voluptueuses, à la façon d’Octave Mirbeau (Le jardin des supplices) rencontrant Raymond Carver (Elephant) : « Sarah s’était entaillé profondément les poignets, ainsi que les chevilles et le creux des bras, à l’endroit blanchâtre où l’on pique pour une prise de sang. Son aisselle gauche était traversée par une coupure profonde. Mais apparemment elle n’avait pas eu le temps ou n’avait pas pu s’ouvrir aussi l’aisselle droite, alors que chaque endroit du corps avait été blessé symétriquement. »

Comprendre que chaque mort transforme l’espace qui l’entoure en tableau mystérieux.

Dans Sauvagerie (Tristram, 2008), James Graham Ballard menait lui aussi l’enquête : un enclos résidentiel de luxe nommé Pangbourne Village, des familles irréprochables, toutes massacrées, et des enfants kidnappés…

La littérature s’invente au cœur du mal, interrogeant l’indicible.

Faire un bond hors du rang des meurtriers, écrivait Kafka.

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Christos Chryssopoulos, La tentation du vide, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, Actes Sud, 2016, 160p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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