Entendre ce qu’on n’entend pas, Christos Chryssopoulos par sa traductrice Anne-Laure Brisac (5)

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Anne-Laure Brisac, éditrice (Signes et Balises), est aussi traductrice, reconnue notamment pour sa transmission en français de l’oeuvre de l’auteur grec Christos Chryssopoulos.

La petite communauté des amateurs de cet auteur de grand talent ne cessant de grandir, j’ai souhaité interroger Iris messagère.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré l’œuvre de Christos Chryssopoulos ? Par quel livre avez-vous commencé à le lire ? Vous souvenez-vous de vos premières impressions ?

C’était en 2001 ou 2002, je crois. Je voulais traduire de la littérature grecque contemporaine, j’en lisais déjà régulièrement et j’avais aussi déjà une pratique de la traduction littéraire (plutôt pour « jeune public »). Une agente littéraire que j’avais entendue lors d’une table ronde m’a donné plusieurs livres, très différents les uns des autres. Parmi eux il y avait Shunyata de Christos Chryssopoulos, qui est devenu, tout récemment, en français, La Tentation du vide (éditions Actes Sud). Ça a été un vrai choc. Je me suis dit : je traduirai un jour ce livre. La concision, la force des « tableaux » (au sens littéraire), des scènes, avec peu de choses – mais des détails qui font qu’on les voit, une forme de courage à brasser des thèmes difficiles (dans ce livre, le suicide de jeunes gens)… et puis aussi la capacité à mêler des documents, des faits historiques et de la fiction, et l’absence absolue de tout pathos : tout cela m’a plu.
Le premier texte que j’ai traduit de lui est une nouvelle, « “…de la peur de la mort ils firent une impulsion de vie” », parue dans un recueil hélas épuisé (mais on le trouve d’occasion !), intitulé Athènes le sable et la poussière, (éditions Autrement, sous la direction de Katerina Fragou, en 2004). Puis Actes Sud a publié plusieurs de ses romans et parallèlement il lui arrive aussi d’écrire des textes, plus courts, pour d’autres éditeurs.

Quels sont selon vous les grands thèmes de cet auteur ?

La solitude entre les êtres ; l’énigme qui entoure tout un chacun ; l’exploration des lieux comme espace de poésie ; le monde d’aujourd’hui sous un jour que seuls les écrivains peuvent imaginer : ce qui se passe dans la tête des gens. En écrivant cela je pense à une scène du film Les Ailes du désir de Wim Wenders où l’ange, dans le métro, entend les phrases mentales des autres passagers. Ce serait un peu ça, les livres de Christos Chryssopoulos : donner à entendre ce qu’on n’entend pas et qu’il restitue avec un regard d’une très grande humanité sur les êtres.

Est-il difficile à traduire ? Comment travaillez-vous pour restituer au mieux sa prose ? Comment définiriez-vous son style ?

C’est un styliste. Il y a un côté travail d’orfèvre dans sa prose, mais sans affection ni préciosité. Il mêle différents registres et niveaux de langue (langue grecque savante, la katharevoussa, ou plus courante) comme le grec le permet sans doute plus aisément que le français.
Pour le traduire au mieux, je lis, relis et re-re-relis les pages, entre 3 et 5 fois, avant de me lancer dans la traduction d’une séquence. Je retravaille beaucoup ensuite les 2e, 3e, 4e voire 5e jet.

Vous avez jusqu’à présent traduit la totalité de ses livres disponibles en français. Etes-vous en contact permanent avec lui ? Lui soumettez-vous vos idées, vos doutes ?

Alors que je traduisais un texte de lui, j’ai eu besoin d’une précision et c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Je suis en contact régulier avec lui. Au fil des années une amitié est née entre nous, mais pour la traduction il me fait entièrement confiance ; il répond à mes questions dès quej’en ai

Vous êtes aussi éditrice. Avez-vous fondé la maison d’édition Signes et Balises pour tenter de diffuser davantage encore l’œuvre de Christos Chryssopoulos ? Vous venez d’ailleurs de publier Athènes-Disjonction.

Non, il n’y a pas de rapport entre la fondation de cette maison et mon travail de traductrice, ce sont pour moi deux activités séparées et différentes, même si bien sûr elles tournent toutes les deux autour de la littérature ! Et Signes et Balises est une micro-maison d’édition : les auteurs que je publie me font honneur car ils savent que je ne pourrai leur assurer une diffusion très large (même si elle est plus qu’honorable et que le travail que je fais est reconnu).
La décision de créer une maison d’édition remonte pour moi à l’adolescence, même si j’ai attendu la maturité avant de me lancer. Chaque titre publié (et ceux à venir aussi), a une « histoire éditoriale », ce qui est amusant et vivant. Dans le cas d’Athènes-Disjonction c’est l’aboutissement d’un travail qui a d’abord commencé pour Christos par de la photographie (qu’il pratique depuis trente ans), puis des textes accompagnant ces images, demandés par Thierry Jolif pour la revue en ligne Unidivers (webmagazine de Rennes) qu’il a traduits pour certains de l’anglais, et pour d’autres que j’ai traduits du grec. Un jour Christos m’a dit qu’il se rendait compte qu’il était en fait en train de composer un livre et qu’il cherchait un éditeur. Je venais moi-même d’inaugurer une série sur des lieux, des villes, avec Minsk cité de rêve d’Artur Klinau (un plasticien, au départ, devenu écrivain, biélorusse) et c’est tout naturellement que ce livre de photos a trouvé sa place à Signes et balises.

Quels sont pour vous les livres les plus importants de cet auteur ?

J’ai envie de dire : tous ! La Tentation du vide pour la profondeur des thèmes abordés, Terre de colère pour l’originalité de l’écriture et le « genre » choisi (très différente des autres), si tant est qu’on puisse parler de genre : le propre de cet auteur est d’échapper aux classifications usuelles, Une lampe entre les dents [pour lequel Anne-Laure Brisac et Christos Chryssopoulos ont obtenu conjointement le prix Laure-Bataillon récompensant l’auteur et son traducteur à la fois] et Athènes-Disjonction pour des raisons analogues…

Comment le situer dans la constellation des écrivains grecs contemporains ? Se rattache-t-il à une école d’écriture particulière ?

Justement pour des raisons liées à l’originalité de ce qu’il écrit et de la forme qu’il donne à ses textes, il est relativement à part dans le paysage littéraire, même s’il est reconnu pour ces qualités-là mêmes.

Quel est le rôle des revues dans la littérature grecque d’aujourd’hui ?

Comme souvent, des lieux d’exploration, avec une place sans doute plus large qu’en France offerte à la poésie : elle est lue et pratiquée en Grèce plus qu’ici et bien souvent les auteurs ne se conforment pas à l’une ou l’autre des formes (pour faire court : prose/poésie) mais pratiquent les deux.

Sur la traduction de quel livre travaillez-vous actuellement ?

Un texte très différent de ceux de Christos Chryssopoulos ou d’autres auteurs que j’ai traduits, je pense en particulier à Maria Efstathiadi dont va paraître bientôt chez Quidam Hôtel La Maison rouge (le titre est encore provisoire) : il s’agit d’un grand roman populaire, Les Souliers vernis rouge de Stella Vretou, qui est une saga familiale sur quatre générations, depuis 1870 jusqu’à la fin du XXe siècle, entre Zakynthos, Constantinople, Odessa, Athènes et même New Delhi, en passant par Smyrne, et les grandes brisures que l’Histoire a infligées au peuple grec et aux communautés grecques vivant hors de Grèce.
Et pour Signes et Balises, ce sera, au 1er trimestre 2017, une œuvre d’un écrivain qui fut à la fois poète, journaliste, romancier et traducteur : Victor Serge, dont je vais publier les lettres qu’il écrivait à sa compagne Laurette Séjourné en 1941-42 quand il devait quitter la France et se réfugiait au Mexique. Des lettres d’amour d’un exilé (avec une préface d’Adolfo Gilly).

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Vous pouvez me lire aussi en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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