On avait des yeux, ou la Beat Generation reformulée par son inventeur même

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Il y a, chez les protagonistes de la Beat Generation, une volonté d’enregistrement permanente – faits et gestes, visages, voix, enfantillages, nudités, dérives, colères, beautés, déposés sur tous les supports possibles, du microsillon au magnétophone, de la photographie au film expérimental, accompagné du staccato d’une machine à écrire frappée jusqu’à l’épuisement – symptomatique d’une jeunesse refusant de disparaître de son vivant, condamnée au programme de l’école des cadavres qu’est la société.

Imaginons Henry Miller descendu de son Olympe de Big Sur pour, transformé en pluie d’or, faire trois enfants à l’univers, c’est-à-dire du côté de l’université de Columbia, soient les indomptables Kerouac, Ginsberg et Burroughs.

Des tonnes d’expériences, des jouissances multiples, et une façon de prendre de vitesse la mort en trois livres majeurs écrits avec rage et sans complexe (Sur la route, Le festin nu, Howl), capables de trouer le mur des représentations dominantes de l’asphyxiante culture.

Nous sommes à New York, à San Francisco, à Tanger, à Paris, au Mexique, et rien n’est plus comme avant : au café Bizarre, Bob Dylan est un adolescent beau comme un ange, non loin de là John Cassavetes tourne Shadows, alors que Timothy Leary offre comme tournée générale des champignons atomiques.

Lawrence Ferlinghetti embrasse à pleine bouche Neal Cassady qui déshabille Gregory Corso caressant lui-même Peter Orlovsky pendant que Robert Frank, Larry Rivers, Alfred Leslie, Julian Beck, Bob Thompson, Fred W. Mc Darrah, Charles Brittin et John Cohen peignent ou documentent le monde nouveau.

Ouvrez Fuck You : A Magazine for the Arts d’Ed Sanders, vous y découvrirez, plus inconnus que les Manuscrits de la Mer Morte, des Evangiles encore inédits.

Mais peut-être n’est-il pas mauvais de tenter de redéfinir ce qu’est la Beat Generation, expression dont Jack Kerouac est le créateur (premier titre de Sur la route).

Dans Vraie blonde, et autres – deux textes sont repris dans Sur les origines d’une génération que Gallimard vient de publier en Folio – l’auteur de Docteur Sax, inventeur de la « littérature de l’instant », fervent catholique (et bouddhiste), inconsolable de la mort à neuf ans de son petit frère Gérard, clarifie le propos : « Je suis Beat, c’est-à-dire que je crois en la béatitude et que Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a sacrifié son fils unique. »

Beat est une façon de vivre sa vie « à fond », dans un grand sentiment de compassion envers toute chose, créée ou non.

Beat est bop, au sens d’une existence jazzée, à la manière d’un chorus de Charlie Parker, d’une accumulation de notes menant à l’illumination, d’un langage nouveau (« marre de la phrase anglaise conventionnelle ») en prise directe avec la révolution des mœurs alors en cours en Amérique.

Beat est un flot de larmes, un flux de mots, une ode à « l’incroyable douceur charnel ».

Beat est le monde du « sans retenu » et la sensation d’être sauvé.

Et puis cette phrase, interrogative, douloureuse, magnifique : « Qu’est-il arrivé à mon contemporain, le rouge-gorge, ce matin, Henry David Thoreau ? »

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Jack Kerouac, Sur les origines d’une génération, suivi de Le dernier mot, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, Gallimard, Folio, 2016, 110p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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