Cet obscur pouvoir de changer notre destin, entretien avec Nadine Ribault

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Oeuvre graphique de Nadine Ribault

Sensible à l’écriture précise, ciselée, voluptueuse, d’André Pieyre de Mandiargues, Nadine Ribault aime les dérives en territoires inconnus, les surprises qu’offre le hasard (bon conseiller), la fusion du cœur, du corps et de la nature.

Pour elle, la lyre n’est pas une caresse, mais un scalpel chargé de faire chanter les peaux du monde tambours battus, ouverts, révélant de noirs et beaux secrets d’ordre pré-historique.

Nous nous sommes entretenus sur l’écriture, l’invisible et la puissance du nihilisme dans une époque haïssant la poésie, c’est-à-dire toute possibilité d’expérience fondamentale.

 Carnets des Cévennes, Carnets des Cornouailles, Carnets de Kyôto, et désormais Carnets de la Côte d’Opale : quelle est votre méthode de travail ?

Je ne crois pas avoir de « méthode ». À moins de considérer qu’établir de longues listes de mots que je copie des livres aimés puis réintroduis dans l’ordre exact du feuillet où je les ai copiés, suscitant ainsi des rapprochements nouveaux, constitue une « méthode ». Ou à considérer l’écriture de romans, puis de « Points d’Appui » pour me remettre un tant soit peu du manque d’énergie où m’a jetée l’écriture d’un roman, comme une « méthode ». Mais je ne pense pas que le mot « méthode » convienne. Il s’agit là plutôt de rituels menés en vue de pouvoir entrer. Il s’agit toujours de pénétrer. Les choses, les êtres, le ciel, la mer, la lumière. Pénétrer la vie et ce que l’on ne voit pas.

Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par « Points d’Appui » ?

Les « Points d’Appui », c’est une série de carnets que j’ai commencés en 2012 avec la publication des Carnets des Cévennes et Carnets des Cornouailles. N’y est pas tenu le détail d’un voyage, qui en ferait des carnets dits « de voyage », mais celui d’un rapport à un certain monde en voie avancée de disparition. C’est ce dernier qui, constituant le point d’appui, me permettait, me semblait-il, de me remettre du vertige éprouvé dans l’acte d’écriture d’un roman… mais c’est de moins en moins vrai.

Des auteurs tels que Nicolas Bouvier ou Kenneth White sont-ils nourriciers pour vous ?

Le festin que l’on fait, vous avez raison, de certains écrivains nous apporte énergie vitale, lumière et inspiration. Le résultat, c’est que chaque bouton de notre chemise saute aussitôt car, se nourrissant enfin, notre corps enfle et se libère et notre esprit cavale et s’envole. Le résultat est aussi effarant que de contempler la mer un jour de tempête. On sort de sa cage. On a moins froid. On se sent rechargé. Alors, si tel est l’effet que doit me faire un écrivain « nourricier », non, Nicolas Bouvier ou Kenneth White ne le sont pas. Ils ont écrit des pages que j’ai aimé lire : l’introduction de White au livre de Carl Gustav Carus, Voyage à l’île de Rügen, est très bien et je me retrouve dans l’intérêt qu’il porte au Romantisme, au voyage, à l’introspection, par exemple dans son dernier ouvrage, La Mer des lumières, encore que, me semble-t-il, il veuille plus fuir le monde industriel que lutter contre. Nicolas Bouvier a dit du Japon de très belles choses et a su regarder l’archipel d’un œil nouveau. Mais mon esprit a plus exactement été retourné, frappé, mis en état de vertige par Stendhal, Emily Brontë, Novalis, Jean-Jacques Rousseau, Châteaubriand, Gérard de Nerval, Victor Hugo, André Breton, Raymond Roussel, Virginia Woolf, Baudelaire, Lautréamont, Charles Robert Maturin. J’aime à lire les écrits passionnés de l’Ardeur. Ma sensibilité est d’un type ancien, lyrique, disparu depuis longtemps. J’aime à avoir, en lisant, comme en écrivant d’ailleurs, le même sentiment fou que, tandis que je me tiens en haut d’une falaise, le vent m’enfonce les joues entre les dents et me coupe le souffle.

Où étiez-vous lors du désastre de Fukushima ? Vous avez écrit avec Thierry Ribault un livre à propos de cette catastrophe, Les Sanctuaires de l’abîme.

Les Sanctuaires de l’abîme – chronique du désastre de Fukushima a paru en 2012, aux Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances. Nous l’avons écrit, Thierry Ribault et moi, après l’accident nucléaire de Fukushima. Nous étions au Japon à ce moment-là, effectivement. Bien que nous ayons passé des années dans ce pays, j’ai longtemps juré, pour diverses raisons, que je n’écrirais jamais sur le Japon. Mais le choc produit par la catastrophe de Fukushima a eu raison de ce serment. Nous avons écrit cet ensemble de textes puis avons eu avec les membres de l’Encyclopédie des Nuisances de longs échanges fructueux. Plus tard, j’ai écrit au Japon les Carnets de Kyôto et les Carnets de la Côte d’Opale. Ces derniers sont restés dans le choc et les ondes de choc. Ils évoquent donc l’impossibilité à pouvoir remettre d’aplomb son esprit après un tel événement, malgré que certains dangereux et sinistres incapables, faisant insulte aux victimes, veulent aujourd’hui faire croire que celles-ci puissent apprendre à « vivre avec » la catastrophe.

On peut ressentir dans votre façon de penser, votre intérêt pour le collage et ses surprises, l’influence du surréalisme. L’impression de déjà-vu que vous évoquez fait songer immédiatement à André Breton. Vous célébrez en outre le poète surréaliste croate Radovan Ivsic. Que représentent ces hommes pour vous ?

 Le surréalisme m’inspire de nombreuses réflexions, c’est vrai. Sur l’insolite, par exemple. Ou sur l’Amour qui a tout de même pris du plomb dans l’aile ces derniers temps. Plus exactement, chacun dans le surréalisme ayant été un être propre et différent des autres, certains hommes et femmes qui ont été proches du surréalisme m’insufflent la force de leur pensée, un enthousiasme, une défense de l’indépendance. Ils étaient ce qu’ils disaient être, ils étaient ce qu’ils faisaient. À l’heure du combat, ils ne s’enfermaient pas dans un scaphandrier. Je ne parviens pas à faire le tour de leur pensée et j’y reviens sans cesse. Ma réflexion obsessive sur l’Amour rejoint la leur. La puissance des images poétiques qu’ils savent créer me bouleverse. Disons qu’ils se sont jetés à l’eau. André Breton. Benjamin Péret. André Masson. René Crevel. Robert Desnos. Yves Tanguy. Aimé Césaire. Wifredo Lam. Leonora Carrington. Remedios Varo. Toyen. Aujourd’hui, Annie Le Brun, Radovan Ivsic.

Prenez-moi tout,

Mais les rêves,

Je ne vous les donne pas.

… écrivait Ivsic dans Tanke, en 1954.

Oui, ces pensées qui « déracinent les préjugés », comme disait Sade, et « donnent de la justesse à l’esprit », sont des pensées solaires qui ne font aucun compromis, n’acceptent aucune récompense, s’opposent à l’oppression et ne sont jamais ni dans la consolation, ni dans la pitié, ni dans la charité, ni dans le faux.

Le mystère, écrit Breton dans La Clé des champs, recherché pour lui-même, introduit volontairement – à toute force – dans l’art comme dans la vie, non seulement ne saurait être que d’un prix dérisoire, mais encore apparaît comme l’aveu d’une faiblesse, d’une défaillance. 

Mais j’accorde le même prix à la pensée de George Orwell, celle de Jaime Semprun et celle de René Riesel. Quand Novalis remarque que, avant d’écrire les Droits de l’Homme, encore faudrait-il avoir un Homme, la justesse du propos est sans appel. Quand, en 1944, Toyen dessine Cache-toi, guerre !, elle ne fait aucun compromis, elle dessine les os, les squelettes, le décharnement, la fin, la désolation, le crime. Pour revenir à Radovan Ivsic, sa pièce de théâtre, écrite en 1943, Le Roi Gordogane, à l’heure où tout pouvoir sur cette planète est en train de se durcir dans le miroir de sa propre impuissance, où tout peuple se soumet, sous peine de répression féroce, au « chef d’État », qui n’est plus bien loin d’être autre chose qu’un dictateur assujettissant les esprits, devrait donner à réfléchir à tous et à toutes. Je ne vois aujourd’hui que la violente opposition et la fine stratégie des Black Blocs pour lever un mur contre ça, détrôner les tyrans, faire chuter ce qui doit chuter pour que s’établisse autre chose.

Pensez-vous que vous étiez destinée à résider sur la Côte d’Opale ? Lisez-vous Jung ?

Oui, je le pense. C’est le hasard objectif. Le hasard serait la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain, écrivait André Breton dans L’Amour fou. On fait un choix, il nous semble arbitraire, dû au hasard, puis, un jour, plus tard, son sens nous est révélé. On est soudain frappé par le mouvement qui nous a mystérieusement conduit à tel acte, mené vers tel être ou tel lieu où quelque chose de puissant nous est advenu. C’est la « synchronicité » de Jung. C’est le « tournesol » de Breton. Disons plus exactement qu’il y a un point de jonction entre les deux concepts de « hasard objectif » et de « synchronicité ». Disons aussi qu’après l’insensé de la guerre, quand ces pensées philosophiques se sont formées, on se devait de reprendre force et de se dire que ce que l’on vivait avait un « sens », une raison d’être salvatrice. Aujourd’hui, de même, je le crois, en ces temps noirs, il nous est vital de penser qu’il existe des actes que nous faisons en lesquels réside un obscur pouvoir de changer notre destin.

Pourquoi écrire : « J’ai d’autant plus aimé ces lieux que je les ai trouvés dangereux. » ?

Parce que je m’oppose à ce qui veut qu’aujourd’hui certains penseurs, hommes politiques, scientifiques rêvent de supprimer en l’Homme, comme en la Nature, leurs dangers, leurs ombres, leurs côtés sombres, leurs mystères. Rétrécissant le chemin, réduisant les ouvertures, balisant des troncs communs, on met des garde-corps le long des falaises pour que l’homme ne tombe plus. De la même manière, on rêve d’un homme qui ne soit plus dangereux, criminel, malade, fou, amoureux… un homme « nettoyé », « purifié », « absout » et par ricochet plat, médiocre et abscond, et, dans ce noble objectif, on le modifie pour qu’il se conforme. L’objectif de l’OGM, c’est l’Homme Génétiquement Modifié. « Modifier » est une utopie fascisante.

Vous avez terminé les Carnets de la Côte d’Opale à Kyôto. Quel lien avez-vous avec le Japon ? Depuis quand connaissez-vous ce pays ? Y retournez-vous souvent ? Comment le comprenez-vous ?

Je ne comprends pas le Japon, pas plus que je ne comprends la France, ou les États-Unis, la Chine, la Russie ou la Moldavie. J’assiste à quelque chose d’incompréhensible qui, dans son ensemble, me révolte et me semble impossible à admettre. Je perçois qu’un changement immense a lieu et que nous sommes terriblement démunis face à tous ces nœuds de catastrophes indescriptibles qui nous ligotent sur place comme autant de présages les plus sombres. En réaction à la peur générée, une part énorme de l’Art s’est vidée de l’image et du concret. Les puits de l’inspiration où allait puiser l’homme se sont asséchés et l’artiste est resté tétanisé, oubliant ses révoltes et ses revendications. Quoi qu’il en soit, la machine l’avait emporté. Elle avait imposé son mode d’existence, son rythme, son infaillibilité. Charlie Chaplin et Buster Keaton avaient mis le doigt dessus. L’Homme ne peut plus être que comme elle : infaillible, durable, résistant aux nuisances que la Société Industrielle a engendrées. J’ai vécu au Japon une quinzaine d’années. Là-bas, plus qu’ailleurs, ce que l’on appelle le Progrès galope et terrasse, en l’Être Humain, à la fois l’Être et l’Humain. Nous aurions pu faire un autre choix : terrasser la machine, percevoir sa nature ennemie, criminelle, esclavagiste et comment elle sait se mettre au service des hommes qui écrasent les hommes. Nous aurions pu lui opposer nos corps, somptueux et monstrueux, nos désirs et nos rêves les plus tendres, nos forces, les images grandioses que nos esprits savent parfois créer. Nous ne l’avons pas fait et il est de plus en plus tard pour pouvoir le faire.

Vous semblez ne guère goûter Tôkyô. N’est-ce pourtant pas aussi une ville d’hédonisme et d’exubérance ?

Je ne vois aucun hédonisme à Tôkyô autre que celui que croient goûter des étrangers en mal d’exotisme, de technologie et de sulfure. Ce n’est pas Tôkyô qui incarne l’hédonisme. Ce sont certains Japonais qui ont encore le goût de vivre dans un système répressif au-delà des mots. Certains Japonais qui luttent contre la programmation des Jeux Olympiques. Certains Japonais qui œuvrent à contrer le redémarrage des centrales nucléaires. Certains Japonais qui dénoncent le clonage, les OGM, la corruption des hommes politiques et de certains scientifiques, la persistance de la peine de mort dans un pays qui se dit « civilisé ».

Vous êtes sensible au mal métaphysique, à l’invivable contemporain et à la nature comme espace de salut. Qu’est-ce que le mal pour vous ?

Ce que l’on nie et qui, pourtant, demeure au cœur du monde comme en chacun de nous ; le long chemin d’ombre sur lequel la Poésie pose son soulier de verre. En revanche, non, je ne pense pas la Nature comme « espace de salut ». La notion de « salut » m’est assez étrangère. Un refuge plutôt. On veut, par la Nature, toucher à cette nature que l’on porte en nous-mêmes. Nous sommes, pour partie, des êtres chimériques, c’est-à-dire qu’une part de nous-mêmes est créée par nous-mêmes pour répondre à ce fou désir que nous avons d’être un autre dans un monde autre. Disons que plus je me rapproche de la Nature, plus je m’écarte en elle, plus je peux avoir un rapport fou à elle. Elle me donne un élan. Sa sauvagerie est dangereuse. L’infini que l’on y perçoit est vertigineux. Les risques que l’on y frôle sapent tout espoir que l’on peut mettre dans le fait d’y trouver des points d’appui. La Nature me déstabilise, je crois. Je ne pensais pas ainsi quand j’ai commencé l’écriture des « Points d’Appui ». Je pensais que la Nature m’était un point d’appui, comme l’écriture. Mais c’est faux, absolument. Il n’y a aucun point d’appui dans l’écriture, aucun point d’appui dans la Nature. On s’y déstabilise. On s’y donne le vertige. On s’y met à l’épreuve de l’immensité de notre solitude. On croit s’y rapprocher de tout ce qui n’existe pas. J’ai un amour illimité pour tout ce qui n’existe pas et n’a jamais existé.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Nadine Ribault, Carnets de la Côte d’Opale, L’infini arrive pieds nus sur cette terre, éditions Les Mots et le Reste, 98p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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